David Cousin Marsy, photographe urbaniste

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Directement inspiré par la peinture contemporaine, le photographe David Cousin Marsy expose actuellement à la galerie Artwist à Paris. Il sait brillamment raconter ce qui le passionne dans son métier et nous livre une interview très personnelle. Dans sa pratique, la photo est devenue un outil d’exploration pour interroger les espaces quotidiens de la ville.

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Pouvez-vous expliquer votre travail photographique ?
Mon intention en parallèle de ma démarche artistique est de collaborer avec des architectes, à la fois pour réaliser de la photographie d’architecture mais aussi pour intervenir sur des projets urbains dans des quartiers d’habitat social en tant que médiateur artistique. Je voudrais permettre aux habitants de porter un regard différent sur leur environnement quotidien, les sensibiliser aux projets qui sont en cours dans leur quartier et les amener à y participer. Par un travail sensible, convivial et artistique, l’objectif est de créer un espace de partage et de dialogue entre des habitants, les architectes/urbanistes et les élus, en accompagnement de la démarche de concertation.

Mon profil est un peu particulier. J’ai travaillé pendant douze ans dans un bureau d’études en urbanisme, même si je fais de la photo depuis très longtemps. Il y a peut-être là un moyen, en prolongeant ma démarche, de pouvoir trouver une place entre les différents acteurs qui interviennent sur les sujets urbains.

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Comment et pourquoi avez vous commencé à photographier ?
Deux événements ont plus particulièrement contribué à ce que je m’intéresse à la photographie.
Le premier est un reportage que j’avais vu à la télévision quand j’étais adolescent, je devais avoir 14-15 ans. Le principe du reportage était qu’un photographe troque son appareil photo pour une caméra avec laquelle il filmait une scène de rue. Au visionnage, le film montre une scène banale de marché, rien n’accroche le regard. Dans un second temps, le photographe repasse le film et l’interrompt au moment où il aurait déclenché son appareil photo.

Tout à coup, l’image figée révèle quelque chose que l’on avait pas perçu dans le cours du film. A ce moment précis, j’ai compris le pouvoir de la photographie à nous révéler de l’invisible. Ce reportage illustrait par l’exemple le fameux instant décisif de Cartier Bresson. C’était vraiment faire la démonstration que la photographie était capable de donner à voir quelque chose qui nous échappe.

Le second déclic est plus personnel dans le sens où j’ai utilisé la photographie un peu comme une thérapie comportementale, à une époque où adolescent j’étais mal à l’aise dans les espaces publics, les rues fréquentées…Les prémisses d’une phobie sociale. La photographie me donnait une raison de passer du temps au dehors, de me confronter aux autres. L’appareil photo me protégeait et j’étais complètement absorbé par l’observation. Je me suis rendu compte que ce mal-être me mettait dans une disposition sensible qui devenait un moteur dans une démarche de création artistique.
A cette époque j’étais très influencé par les photographes humanistes, le regard sensible qu’ils portaient sur les passants ordinaires venait en résonnance avec les livres que je lisais, Raymond Queneau, Boris Vian, Beckett… la rue devenait un spectacle vivant avec ses acteurs éphémères… je suis originaire du nord, et plus précisément du bassin minier. Dans mon quotidien, je croisais et je côtoyais des personnes abimées par le travail, des femmes et des hommes qui semblaient porter toute leur histoire sur leur visage. La photographie était une possibilité pour aller à leur rencontre.

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Je passais également énormément de temps dans tous les lieux où les gens attendaient, les gares, les laveries automatiques, les arrêts de bus, là aussi les visages racontaient des histoires, révélaient des émotions.

Au début des années 90, quand je suis arrivé à Paris, je n’arrivais plus à reproduire cet exercice. Je débutais un parcours professionnel dans un bureau d’études en urbanisme, je me suis donc investi dans ce travail au détriment de la photographie en laissant passer quelques années.

La photographie est revenue petit à petit et dans une veine plus urbaine. Les personnages ont complètement disparu de mes photos, seules des traces ou des signes subsistent.photo-david-cousin-marsy-8.jpg

A partir de ce moment, j’aborde la ville comme un dispositif visuel et sensible, pour entreprendre un travail de « désobjectivation », en mettant de côté toutes les grilles de lecture que nous pouvons avoir.

J’essaye de l’aborder un peu comme un peintre, en étant attentif simplement aux sollicitations visuelles, les couleurs, les lignes, les formes, les volumes. Quand on fait cet exercice, on arrive à faire ressurgir une sorte d’invisible : j’essaye d’investir des lieux qui sont vraiment des lieux du quotidien, des lieux que l’on traverse tous les jours mais sur lesquels le regard glisse car ce sont des lieux qui sont des interstices, des lieux qui semblent vides d’intérêt.

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Pourriez-vous nous en dire plus sur la réalisation de ces photos ? Quelles sont vos méthodes de travail ?
Ce qui est très important pour moi c’est la marche. Tout comme il y a des écrivains ou des poètes qui sont des écrivains marcheurs, je trouve que l’exercice de la marche quand on prend des photos est aussi ce qui permet de faciliter l’ouverture à tout ce qui nous entoure.

En plus la marche renvoie aussi à un récit : il y a un côté très narratif, un rythme également, on déambule entre un point de départ et un point d’arrivée, l’itinéraire n’est pas forcément défini à l’avance, des histoires se créent. Mes lieux d’exploration sont relativement proches, j’aime l’idée d’y user mon regard, de les épuiser un peu à la manière de Georges Pérec dans « tentative d’épuisement d’un lieu parisien » : son parti-pris était d’investir un lieu, toujours le même, tous les ans à la même époque, et décrire tout ce qui pouvait passer devant son regard. Même les choses les plus insignifiantes. Le numéro du bus qui passe, la couleur du manteau d’une femme, un mouvement, une lumière qui se reflète quelque part…

Je pourrais résumer ma recherche ainsi, comment mettre en mouvement des espaces urbains qui paraissent figés, univoques, n’ayant rien à nous dire ? J’explore la possibilité de les détourner, comme supports de projection (de souvenirs, de sensations…) et révéler ainsi leur double imaginaire. L’appareil photographique est utilisé comme outil du détournement.

J’organise mon parcours à la manière des dérives situationnistes. A partir de mon point d’origine, je me laisse guider par les différentes sollicitations visuelles (couleurs, formes, volumes, lignes…) qui vont attirer mon regard et opérer sur mes choix de déplacements. La ville est ainsi abordée comme un contexte visuel, abstrait, je « dénude » les objets que je croise de tout l’aspect fonctionnel qui les enferme dans un usage particulier. Par exemple une porte n’est plus qu’une forme géométrique avec une couleur, une texture particulière, une vibration par l’effet de la lumière… Je prends donc des photographies tout au long de ce parcours des éléments qui auront arrêté mon regard du fait de leur sollicitation sensible.

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A partir de ces photographies, pour mettre en pratique mon postulat de départ (de mise en mouvement), j’ai exploré deux pistes:

1ère piste: Comment un lieu peut-il se régénérer par le souvenir d’un autre lieu qui s’y projette ?

Concrètement, il arrive que sur mon parcours un fragment de paysage par son organisation, ses formes, ses couleurs me rappelle un autre lieu que j’ai photographié, dans le cadre d’un précédent parcours. Je compose alors une nouvelle image constituée par la surimpression des photographies respectives de chacun de ses lieux. L’image hybride qui en résulte se donne à voir comme une géologie sensible, elle compose un lieu imaginaire qui se construit dans un chevauchement de surfaces, un entrecroisement de lignes, une accumulation de strates colorées… (qui font échos au plan formel et esthétique aux collages ou aux constructions de Kurt Schwitters).

La seconde piste:

A la fin d’un parcours, sur une sélection de photographies qui auront été prises lors du cheminement, je construis un lieu hybride par le collage des différents éléments collectés qui auront arrêté mon regard. Cette image composite donne à voir un paysage sensible densifié, un « résumé » émotionnel de ma balade. Un lieu imaginaire composé de tous les lieux traversés.

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Et votre apprentissage technique ?
Il est complètement autodidacte. La technique pour la prise de vue n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Je n’utilise aucun automatisme, mais les réglages ne sont pas très compliqués à intégrer, cela devient vite un réflexe. En revanche, le travail sur photoshop exige une maîtrise plus importante.

Qu’est ce qui a inspiré votre style en dehors de votre métier ?
J’ai une culture visuelle qui est beaucoup plus portée sur la peinture que sur la photographie, c’est vraiment ce qui a nourri mon regard.

J’ai formé mon œil avec ce qu’on a appelé les mouvements d’avant-garde, le cubisme, la peinture futuriste, le surréalisme. Cela explique sans doute le fait qu’il m’arrive de réaliser des assemblages, des collages, pour détourner l’outil photographique, d’un point de vue dadaïste. Du coup je pense que je ne dois pas représenter une photographie très académique !

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Votre matériel, qu’utilisez-vous de préférence ?
Pour l’instant je n’utilise pas, du moins pas encore, le numérique pour les prises de vue. J’aime bien utiliser des boitiers argentiques, j’ai un petit Rollei 35 qui est un appareil que j’ai longtemps fantasmé, c’était l’appareil fétiche de l’écrivain-photographe Hervé Guibert. C’est un tout petit appareil tout métal et tout manuel, avec un design un peu particulier il me suit partout.

J’utilise aussi un Leica et le plus souvent un moyen format Hasselblad très adapté à ma photographie et aux tirages grands formats.

Et ensuite techniquement, comment vous procédez ?
Ma technique est mixte. J’utilise ces appareils argentiques car ce qui me plait c’est qu’à la différence du numérique on n’a pas tout de suite le visuel de ce qu’on a pris en photo. On évite le rapport un peu consumériste à l’image. On prend une photo et puis on l’oublie, ou on la fantasme, on est toujours surpris par le résultat. Parfois c’est moins bien que ce qu’on espérait, parfois c’est mieux, mais c’est ça qui est intéressant. C’est ce qui me plaît avec l’argentique.

Par contre je souhaite quand même garder la maitrise de mes images jusqu’au bout. Je réalise moi-même un scan brut en haute définition (en utilisant un matériel pro dans un labo en libre service, Self Color). Le scan est brut pour éviter tout interprétation logicielle de l’image par le scanner.. Ensuite je retravaille ce scan pour révéler les couleurs, les lumières etc…

Ce n’est pas un travail de retouche, c’est un travail qui me permet de révéler, ou de réveiller les éléments. Et ensuite une fois que le fichier est satisfaisant, il part pour le tirage. Le numérique doit servir à ça, garder la maîtrise de son travail jusqu’au tirage.

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Quels sont les photographes que vous admirez ?
C’est surtout la peinture qui guide mon travail. Et concernant la photo, après m’être intéressé à la photographie humaniste, je suis maintenant beaucoup plus tourné vers la photographie plasticienne. Je peux citer la démarche de Stéphane Couturier dont je suis le travail.

Des partenaires que vous voulez citer ?
Oui, je dois d’abord citer les galeries qui me représentent, Artwist à Paris, la galerie Henri Chartier à Lyon et la galerie Heine à Strasbourg. Très important également, les labos qui m’accompagnent PRO Image service à Paris et Image Collée pour les montages plexi, à Ivry-sur-Seine

Propos recueillis par RD