Beautés glaçantes. « Icebergs » de David Burdeny

David Burdeny nous a proposé à travers son projet "Shorelines" un travail léché de paysages paisibles de bords de mer. Le tout travaillé à la pause longue et en noir et blanc. Son récent travail – "Icebergs" – nous entraine cette fois loin des côtes, dans ces mers froides et peu connues où voyagent des géants de glace. On sort de l’ambiance paisible rassurante (et monochrome) du bord de mer pour un voyage en couleur dans l’inconnu pour y affronter les beautés glaçantes de l’Arctique et l’Antarctique. Rencontre avec l’auteur à Bruxelles en marge de son exhibition à la galerie Young.

David Burdeny nous a proposé à travers son projet « Shorelines » un travail léché de paysages paisibles de bords de mer. Le tout travaillé à la pause longue et en noir et blanc. Son récent travail – « Icebergs » – nous entraine cette fois loin des côtes, dans ces mers froides et peu connues où voyagent des géants de glace. On sort de l’ambiance paisible rassurante (et monochrome) du bord de mer pour un voyage en couleur dans l’inconnu pour y affronter les beautés glaçantes de l’Arctique et l’Antarctique. Rencontre avec l’auteur à Bruxelles en marge de son exhibition à la galerie Young.

Icebergs David Burdeny
© David Burdeny, Icebergs

On retrouve entre votre nouveau travail et « Shorelines » une représentation de l’océan. Qu’y a-t-il entre vous et l’eau ?

Je ne sais pas pourquoi les prises de vue de l’eau m’ont autant préoccupé durant « Shorelines » mais ça a peut être à voir avec le lieu où j’habite et la pose longue qui se prête à merveille à la photographie de l’eau. Il y a un aspect hasardeux au moment de prendre des poses longues dû à l’ouverture prolongée du shutter. J’aime beaucoup jouer de cet effet de surprise. Mais j’ai senti que j’avais fini mon travail autour de « Shorelines » et je voulais aborder un sujet en rapport avec le grand Nord Canadien et notamment les régions arctiques. J’ai fait des recherches pendant un bon mois en particulier sur le Groenland où je me suis rendu pendant l’été. J’ai été impressionné par le paysage et j’y suis retourné deux fois. Plus que l’océan c’est la glace ici qui m’a fasciné.

Y a-t-il une raison particulière pour laquelle vous avez choisi de photographier des icebergs ?

Pour moi ce n’était pas la prise de position politique qui m’a intéressé ici. Si la question de l’environnement était au cœur de ce travail, je n’aurais pas utilisé les moyens de transports polluants comme l’avion pour aller chercher ces photographies. Ma démarche était plus de trouver un nouveau type de paysage très pur.

Les régions polaires passent pour être en sursis, mais il reste dur d’imaginer ces blocs de glaces géants en train de fondre…

Il y a beaucoup de scientifiques qui pourraient parler de cela mieux que moi, mais c’est intéressant d’enregistrer visuellement ces endroits et de faire profiter le public de ce type de vues. Les icebergs sont aussi beaux qu’inquiétants ; comme s’ils étaient bel et bien vivants. C’est le sentiment que j’ai eu en traversant ces régions et en naviguant autour des icebergs ; on ressent la présence de créatures vivantes.

Icebergs David Burdeny
© David Burdeny, Icebergs

Depuis « Shorelines », vous avez modifié le format et les compositions inhérentes, vous êtes passé du noir et blanc à la couleur et des poses longues aux instantanés. La seule constante est l’eau en tant que sujet. Comment voyez-vous tous ces changements ?

J’étais particulièrement motivé pour apprendre de nouvelles techniques et la photographie est bien souvent lié à la manière de la fabriquer et j’apprécie beaucoup l’expérimentation quelque soit le médium.

« Shorelines » a pu être comparé aux travaux d’autres photographes tels que Michael Kenna ou Hiroshi Sugimoto. Est-ce que votre nouveau travail n’était pas un moyen de prendre de la distance vis à vis de ces comparaisons ?

(sourire) Absolument.

ShorelinesDavid Burdeny

ShorelinesDavid Burdeny

ShorelinesDavid Burdeny
© David Burdeny, Shorelines

Vous avez dû vous rendre plusieurs fois sur place vraisemblablement. Comment décide-t-on de se rendre aux pôles et de photographier ?

Le premier voyage au Groenland fut assez aisé – ce qui est une raison pour laquelle je me suis d’abord rendu là-bas. L’arctique Canadien est déjà plus difficile à rallier, il n’y a que très peu de vols commerciaux, pas d’hôtels, etc. Je suis tombé par hasard sur un vol qui liait Baltimore au Groenland, donc il n’y avait pas à réfléchir car il était simple de prendre ce vol. J’ai passé plusieurs jours à mon arrivée là-bas à arpenter le port de pêche pour chercher à appareiller un bateau « charter ». Ça n’a pas très bien marché jusqu’à ce que je tombe sur un gars qui, après avoir quémandé avec insistance, a bien voulu me prendre sur un de ses bateaux.
Pour l’Antarctique, les choses ont été différentes. Il y a beaucoup de voyages commerciaux qui sont organisés dans la région, avec entre 50 et 100 personnes à bord. En gros j’ai fait une croisière ! Ensuite, selon ce que vous voulez voir il y a des petites excursions sur zodiacs pendant lesquelles j’ai pu faire mes prises de vue.

Icebergs David Burdeny
© David Burdeny, Icebergs

Avez-vous connu des problèmes techniques du fait de prendre des photos à partir de ces petites embarcations, avec le froid, etc. ?

Ce n’était pas tant le froid qui posait problème mais plutôt le mouvement. J’étais habitué à travailler sur trépied et en pose longue et tout était calculé. Mais là, je bougeais sans cesse et dès que le paysage est passé c’est fini, on ne peut pas y revenir. Donc tu es à la merci du rythme des gens qui t’accompagnent ce qui est l’opposé total de ce que j’ai connu auparavant lorsque j’étais seul et que je suivais mon propre rythme. Si je voulais rester à un endroit plusieurs jours c’était possible, mais là c’était vraiment différent de travailler avec du monde autour. Dans le Nord, je suivais mon propre rythme puisque je voyageais seul à part les marins qui se trouvaient sur le bateau. C’était une sorte de transition par rapport à ce qui m’attendait en Antarctique, parce que du fait d’être à la merci des organisateurs et de devoir aller où ils vont il y a moins de possibilités.

Combien de voyages avez-vous effectué pour l’ensemble de ce travail ?

J’ai fait deux voyages pour chacun des pôles. Pendant deux étés consécutifs je suis allé au Nord et au Sud à chaque fois. Chaque voyage prenait en gros une semaine et demi plus ou moins. A partir de là je pouvais travailler jusqu’à dix heures par jour, mais il faut prendre en compte quelques attentes pour avoir la juste lumière. Rester sur ces bateaux coûtait beaucoup d’argent donc il fallait faire le plus possible lors des bons jours.

Quelle fut la différence dans votre travail entre un premier voyage et un second ?

J’ai commencé par utilisé la pellicule dans le Nord, du noir et blanc. Mais j’ai senti que je n’obtenais pas une résolution qui me satisfaisait. J’utilisais des pellicules ISO 400 et les scans ne révélaient pas le piqué que j’espérais. En plus, je n’obtenais que 4 images par rouleau. J’ai donc basculé sur du moyen format numérique. J’ai dû raccrocher les images. Donc en résolvant le problème de la résolution j’en ai créé un nouveau qui s’est révélé être un sérieux du fait du mouvement des bateaux ! Donc pour ce travail, le noir et blanc est de la pellicule tandis que la couleur est du travail numérique mise à part quelques pièces.

Icebergs David Burdeny
© David Burdeny, Icebergs

Qu’avez-vous utilisé pour les vues panoramiques ?

J’ai utilisé un appareil de la marque Photoman qui peut être utilisé avec des optiques de grand format. Le travail numérique a été réalisé sur Mamiya avec un dos P30.

Comment avez-vous financé un tel projet ?

Le projet est entièrement financé sur fonds propres grâce aux ventes en galeries. Aucune bourse ou autre support.

Donc en gros, « Shorelines » vous a permis de faire « Icebergs » ?

Oui, une série permet de faire la suivante !

Avez-vous un autre travail à côté de la photographie ?

Plus maintenant. Je travaillais en tant qu’architecte. Je faisais le design de tours résidentielles. J’ai démissionné il y a quelques mois, en décembre 2008. Maintenant c’est que de la photographie.

Icebergs David Burdeny
© David Burdeny, Icebergs

Pourriez-vous expliquer la manière dont vous avez travaillé jusqu’alors et comment vous êtes passé à la photographie à plein temps ?

Je travaillais avant et après mon job. Je ne peux pas dire que j’étais focalisé à 100% sur ce travail. Selon mes collègues, je paraissais avoir tout le temps quelque chose d’autre en tête !

Donc en terme de gestion du temps, vous aviez un job et vous travailliez la photographie sérieusement en plus. Comment avez-vous fait cette combinaison ? Utilisiez-vous également les vacances ?

J’ai en fait commencé par photographier seulement pendant mes vacances. Mais en Amérique du Nord, on ne reçoit que deux ou trois semaines de vacances par an. Donc je sortais chaque week-end, puis chaque matin et je travaillais aussi le soir. La photographie que je pratiquais se prêtait bien au travail de nuit. C’est en gros la raison pour laquelle j’ai commencé en tant que photographe de nuit puisque c’est le seul moment où je pouvais prendre des photos ! Désormais tout ça a changé bien sûr, mais il faut toujours garder en tête qu’être photographe veut aussi dire de passer 80% de votre temps en activités autres que la prise de vue.

Pouvez-vous en dire plus sur le prix que vous avez reçu l’année dernière ?

C’est un concours photo pour lequel je me suis inscris avec quelques pièces de mes travaux sur « Icebergs » et j’ai reçu l’IPA (International Photographer Award, ndlr) en 2008 dans la catégorie Nature professionnelle. J’avais déjà gagné la version amateur de la catégorie il y a quelques années. Il y avait beaucoup de bonnes choses comme chaque année ; tu espères toujours gagner un truc, mais jamais je n’ai pensé que ça pouvait arriver ! La cérémonie était organisée dans un théâtre new-yorkais. Ils ont donné des récompenses pour l’ensemble des carrières de grands photographes. Ensuite pour la partie compétition, à partir des nominés pour l’ensemble des catégories, un grand gagnant a été sélectionné. Le prix a été attribué à un photographe qui a fait un sujet sur le massacre de gorilles (« Slaughter in the jungle » de Brent Stirton, ndlr).

Icebergs David Burdeny
© David Burdeny, Icebergs

Vous pensiez à une telle reconnaissance à vos débuts en photographie ?

Premièrement, j’étais juste heureux de faire des photos, je n’avais jamais envisagé de vendre quoique ce soit. C’était quelque chose de privé, ma petite activité secrète que même mes amis ignorais. C’est à partir de l’Université que je m’y suis mis sérieusement, même si je ne pensais toujours pas à vendre une photo ou travailler en tant que photographe parce que je suivais mes cours d’architecture ; la photographie était un passe-temps. Mais j’ai déniché une galerie à mon arrivée à Vancouver il y a sept ans lorsque je m’y suis installé. La galeriste a aimé mon travail et elle m’a embauché et a commencé à vendre mon travail assez bien par la suite. Mais ça restait un à côté pour moi et j’ai bien sûr gardé mon travail. Mais ce revenu supplémentaire m’a permis de générer d’autres travaux.

Comment avez-vous reçu plus qu’une représentation locale à Vancouver ?

Il y a deux ans, j’ai reçu un appel de la galerie Young de Bruxelles. Mon interlocuteur avait vu mon travail quelque part et j’imagine qu’il a pensé avoir un public pour ce type de photographie. Il m’a demandé si je voulais présenter une exhibition à Bruxelles ; j’ai bien sûr accepté. De ce que j’en sais ça c’était bien passé et ils étaient contents du résultat et ils m’ont invité à nouveau pour ce nouveau travail. J’ai eu beaucoup de chance car lorsque la galerie m’a rappellé, je n’avais que ce mur de fini (son travail en noir et blanc du pôle Nord, ndlr) !

Comment se développe l’intérêt pour votre travail ?

Je reçois plus de sollicitations pour des exhibitions ou des offres de représentation. Et « Icebergs » possède une vaste audience internationale ; je reçois des propositions de beaucoup d’endroits différents.

Est-ce que vous pensez avoir fini ce travail ?

J’ai pensé à retourner au Nord encore une fois, mais j’ai encore besoin de temps pour évaluer ce que j’ai déjà fait et travailler dessus. Peut-être y retourner en pellicule en introduisant la couleur, avec une palette douce.

Icebergs David Burdeny
© David Burdeny, Icebergs

Vous aviez probablement beaucoup de matériel pour le projet « Icebergs » avec des choix vraisemblablement difficiles ; comment avez-vous procéder pour trier ce que vous exposez ?

J’ai trouvé que 20 photographies pouvaient être montrées, mais beaucoup sont restées dans les cartons. Puisque ce travail était principalement du numérique, j’avais à disposition peut-être un millier de photos, mais avec parmi elles des tests d’exposition ou des essais. En plus chaque photo est un assemblage de cinq photos. Pour le choix, j’ai sélectionné petit à petit puis après les avoir laisser reposer un peu, je me suis remis au tri pour aboutir à ce qu’il y a d’exposé.

Par rapport à la partie argentique, vous ne pouviez bien sûr rien voir avant votre retour…

J’avais un peu peur ! J’étais toujours en train de m’habituer à l’appareil et à la pellicule et je photographiais de la glace – ce qui peut être assez ardu – sans savoir qu’est-ce que j’allais bien pouvoir obtenir !

Icebergs David Burdeny
© David Burdeny, Icebergs

Voyez-vous le tournant vers le numérique comme irrémédiable ou bien pensez-vous que la pellicule reste d’actualité ?

Ça me rappelle une anecdote de mes études d’architecture. J’étais sensé construire une espèce de bibliothèque multimédia digitale puisqu’on parlait de livres qui disparaissaient etc. Avec une telle bibliothèque et tout numérisé, ça deviendrait impossible. C’était en quelque sorte plus pratique… Mais à un certain moment il faut parler de la « tactilité » de l’objet et la pellicule a ça de différent avec le numérique ; il y a une espèce de « douceur » associée à la pellicule. C’est aussi une manière différente de travailler. Éventuellement il arrivera peut-être un point où les fabricants arrêtent la pellicule, un point où il deviendra difficile de les faire développer. Non pas que les gens ne voudront plus les utiliser, mais qu’ils ne pourront plus le faire. Enfin, tant qu’on souhaite faire des grands tirages, il y aura toujours de la pellicule. C’est difficile à faire en numérique. D’un côté le film revient cher etc. mais de l’autre côté le numérique produit des fichiers énormes ; il y a aussi besoin de batteries. Oui, la différence revient vraiment à la manière du photographe de travailler.

Propos recueillis par MF à Bruxelles

site du photographe David Burdeny