Baudouin Mouanda, jeune talent de la photographie africaine

Baudouin Mounda est une figure émergente de la photographie africaine. Ce jeune photographe congolais, originaire de Brazzaville, a répondu avec enthousiasme à nos questions. C'est à Paris où il est de passage que la rencontre a lieu. Loin de la vie tumultueuse et des chaleurs de Brazzaville, il raconte ses premiers pas dans la photographie, ses inspirateurs, ses goûts, ses projets. La démarche est personnelle mais Baudouin Mounda n'en n'oublie pas moins de se déployer dans des actions artistiques collectives dont il est l'initiateur. Assurément, la photographie africaine devra compter sur le regard de ce jeune talent...

Portrait Armel Louzala

Baudouin Mounda est une figure émergente de la photographie africaine. Ce jeune photographe congolais, originaire de Brazzaville,  a répondu avec enthousiasme à nos questions. C’est à Paris où il est de passage que la rencontre a lieu. Loin de la vie tumultueuse et des chaleurs de Brazzaville, il raconte ses premiers pas dans la photographie, ses inspirateurs, ses goûts, ses projets. La démarche est personnelle mais Baudouin Mounda n’en n’oublie pas moins de se déployer dans des actions artistiques collectives dont il est l’initiateur. Assurément, la photographie africaine devra compter sur le regard de ce jeune talent…

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Peux-tu nous raconter ton parcours ?

Tout a commencé en 1993. Mon père, professeur de science physique, avait toujours un appareil photo. Il ne faisait pas de la photographie. C’était juste un outil qui lui permettait d’expliquer des exercices pratiques aux élèves. Pendant qu’il était sorti, je rentrais dans sa chambre pour emprunter son appareil. Ce qui m’intéressait au début, c’était plutôt de récupérer les lentilles pour faire des jeux de lumière.
Dans les années 1990, nous avons vécu des situations de guerre civile. Je n’étais pas allé à l’école pendant deux ans. Mon père voulait que je retourne à l’école et il me dit : « Baudouin, si tu as ton examen d’entrée en classe de 6ème, je t’offre mon appareil photo ». C’était un zénith, une marque russe. Ça m’avait motivé et c’est parti de là. Mais mon père ne voulait pas que je fasse de la photographie, pour lui ce n’est pas un métier raisonnable. Etre photographe en Afrique, ce n’est pas  respectable.

Quand mon père m’a passé son appareil photo, il m’a dit une chose que je n’ai jamais oublié, c’est en quelque sorte une leçon : « Baudouin, les vitesses les plus grandes sont les plus petites ». Alors j’ai commencé à faire mes propres recherches. Je venais parfois lui demander des conseils. Ce qui est remarquable, c’est que les premières images que j’ai faites étaient les meilleures, je me suis dis que j’étais un bon photographe. Au fond, c’était une illusion, car c’était plutôt des images dûes au hasard ou à la lumière du matin. Puis, j’ai été obligé d’acheter la pellicule moi-même et là, j’ai raté toutes les images.

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Il y a eu un temps mort où je ne faisais plus de photographie. Dans les années 1997, j’ai recommencé, tout le monde me connaissait, même la directrice de mon école qui voulait bien accepter de se faire photographier. La guerre a commencé en 1997, mon regard photographique a commencé à changer même si pendant cette période je ne pratiquais pas.

En 2003, nous avons bénéficié d’un stage mis en place par un programme de soutien aux arts plastiques de l’Union Européenne, en compagnie de trois photographes étrangers : Elina Moréya, David Damoison et Hector Mediavilia.
C’est au cours de cette expérience que deux de ces photographes m’ont remarqué et à partir de là que j’ai eu le courage d’aller plus loin car je ne voulais pas perdre leurs encouragements.

Quelques années après, il y eut un concours regroupant les deux Congo : Brazzaville et Kinshasa. Certains de mes amis ne voulaient pas que je participe, me disant que je n’étais pas du niveau. Moi-même, je me disais que j’allais affronter  des professionnels. Finalement, j’y ai participé.  J’ai été primé meilleur photographe 2003 par l’Ecole académique des Beaux-arts. Puis, j’ai commencé les compétitions européennes. C’était une manière d’aller à l’école car il n’y a pas d’école de photographie en Afrique. Regarder le travail des autres, participer à des compétitions, être sélectionné est une manière d’apprendre. On a commencé à découvrir mon travail sur les orphelins de Brazzaville, les enfants de la rue, les séquelles de la guerre civile de 1997. Sur près de 4500 étudiants, j’étais dans les 30 meilleurs en photoreportage.

Mon père n’était pas content que je fasse de la photographie. Il voulait me voir continuer mes études en droit. En classe de terminale, m’est venue l’idée de participer à un concours réservé aux étudiants alors que je n’étais que lycéen. Et tous mes amis ont fait ma promotion, ce qui m’a beaucoup encouragé.  Malgré mon âge, j’ai reçu le prix et on a commencé à parler de mon travail.

Mon père s’est rendu compte que la photographie ça n’était pas seulement ça. Il fallait proposer un texte. Je commençais alors à fréquenter les espaces culturels pour aller consulter des livres comme ceux d’Henri Cartier-Bresson. J’ai passé du temps à lire leurs réflexions photographiques. C’est là que mon père s’est rendu compte qu’il fallait qu’il me laisse choisir ce que je voulais faire.  J’ai gagné sa confiance et aujourd’hui, il est content que les gens parlent de mon travail photographique.

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Tu as bénéficié d’un stage mis en place par le programme de soutien aux arts plastiques par l’Union Européenne, peux-tu nous en dire quelques mots ?

C’était en 2003. Nous étions 5, originaires de la région économique de Brazzaville. Chacun des photographes étrangers – Elina Moréya, David Damoison et Hector Mediavilia – avait une démarche différente. Hector Mediavilia est plus dans le photojournalisme ; David Damoison, dans un travail d’auteur, penser un sujet, comment s’interroger sur un sujet. Mais ce qu’il faut, c’est se forger son propre regard.  Aussi je me trace un chemin. Et surtout, aujourd’hui, lorsqu’on parle de la photo africaine, celle-ci n’est pas mise en valeur. Avec notre nouvelle génération, il est clair que demain on parlera de la photographie africaine.

Tu travailles en noir et blanc et en couleurs, quel sens donnes-tu à cette différence ? C’est selon le thème, selon qu’il s’agisse de reportage ou de photographie d’auteur ?

En reportage, travailler en couleurs dépend du sujet. J’ai traité un sujet sur la sape et le faire en noir et blanc n’avait pas de sens par rapport à ce que je voulais raconter. Travailler en noir et blanc dépend de ce que je vais présenter. Quand je photographie, je danse donc je suis les rythmes des sapeurs, je me mets dans leur danse, dans leurs mouvements. Je ne veux pas rester dans un endroit figé, sinon ça ne marche pas, je m’arrange toujours pour poser mon regard derrière, ne pas voir la même chose qu’une personne de la rue. Mon rôle en photographie est de voir autre chose derrière l’image.

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Tu es co-fondateur du collectif Génération Elili, comment est-né ce collectif ?

C’est suite au stage avec Elina Moréya, David Damoison et Hector Mediavilia, c’est de là qu’est venue l’idée. Quand les formateurs sont arrivés, la première chose qu’ils ont dite c’est qu’au Congo, il n’y a pas de photographe. Nous ne comprenions pas pourquoi ils disaient ça. Mais, au fur et à mesure, en travaillant, nous nous sommes rendu compte qu’ils avaient tout à fait raison. On nous demandait juste de voir autre chose, de faire de la photographie en réfléchissant au sujet plutôt que de faire la photographie juste comme ça. Réaliser un travail sur le marché : le marché, c’est une idée vague. Mais plutôt de chercher quelque chose de précis : un angle. Dans le collectif, c’est ce à quoi nous voulions venir. Nous ne voulions pas perdre des notions, en nous posant la question de ce que nous voulions faire après cette formation car ces photographes n’étaient que de passage. Et si rien n’était né après cela, nous aurions juste perdu notre temps. Pour continuer nos efforts, nous avons donc créé ce collectif formé de Kinzenguele, le coordinateur, François Ndolo, le coordinateur technique adjoint, Patrick Mbiou, photographe, et moi-même. Cette année, nous avons voulu élargir le collectif. Il s’agit de continuer à faire connaître le collectif en faisant  la promotion des arts visuels congolais et en multipliant les expositions.
Je suis très fier de voir aujourd’hui des photographes d’ailleurs, une forte présence de sud-africains, de botswanais, de photographes d’Afrique de l’ouest, et maintenant pourquoi pas d’Afrique centrale où on parle peu de photographie.

Tu as initié un atelier intitulé « Balades photographiques » à Brazzaville, peux-tu nous en parler ?

L’atelier « Balades photographiques » que j’ai animé au mois de décembre dernier, pendant une semaine, fait partie des activités menées par Génération Elili. Chaque atelier a toujours un programme, il s’agit d’entraîner les photographes à faire un travail de recherche plutôt que de rester dans la même vision, le même style. Les amener à faire un travail d’auteur. Pendant que nous marchions, il a toujours des images à faire, le but étant d’apporter chaque jour une image d’où l’idée d’atelier. Comment en se promenant un photographe peut arriver à développer des sujets. On s’est déplacé ainsi dans des cimetières, des marchés, des usines fermées. Le but étant  de trouver des sujets sur des lieux, avec des choses inanimés et non avec des gens.

En 2010,  nous allons monter un atelier avec des photographes étrangers, des chercheurs, pour permettre aux photographes de l’Afrique centrale de s’interroger sur leur environnement. L’année dernière, nous avons organisé une exposition au Centre culturel français. Nous allons réaliser au mois de mai à Brazzaville une exposition collective pour faire parler de la photographie congolaise. Chaque photographe doit venir avec un sujet, comme l’année dernière où nous avions travaillé sur une exposition intitulée « Trop, c’est trop ». Il s’agissait d’aborder des sujets en rapport avec la réalité congolaise comme l’eau ou l’électricité.

Tu as effectué un stage de perfectionnement en photojournalisme au centre de formation des journalistes (CFPJ), que t’a apporté cette expérience par rapport à ton travail ?

C’était en 2007. Ce programme m’a beaucoup apporté au niveau des contacts. Je publie maintenant dans différents quotidiens congolais ou européens. Cette formation m’a permis de voir comment les choses fonctionnent au niveau parisien et même européen. J’ai découvert de nouvelles méthodes de travail : comment  raconter mes histoires, trouver un angle. Au niveau de la photographie, comment mieux réfléchir sur des thématiques et développer des sujets précis.

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Lors de la Biennale de Bamako en 2009, tu as présenté deux séries, peux-tu me parler tout d’abord du travail intitulé « les séquelles de la guerre civile de 1997 » ?

C’est vrai que la guerre est terminée mais ça me fait mal quand on arrive dans la ville et qu’on retrouve les mêmes épaves. Après la destruction, j’aurai aimé qu’on reconstruise. Je trouvais cela choquant. Les gens qui ont perdu leurs biens n’ont jamais été dédommagés. Aujourd’hui, dans les rues de Brazzaville, les traces sont toujours là. Les ministres, les hommes politiques oublient ceux qui vivent là. Ce travail était pour penser à reconstruire tout cela.

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Tu as réalisé un travail sur la sape à Brazzaville, c’est la deuxième série présenté à Bamako en 2009, pourquoi as-tu eu envie de travailler sur ce sujet ?

Tout d’abord dans le travail sur les séquelles de la guerre ou le travail sur les sapeurs, il y a une constance. Le travail sur la sape n’est pas un hasard. Après la guerre, tout le monde était traumatisé. Les sapeurs ont joué un rôle très important dans la mesure où cette population qui était traumatisée n’avait pas de spectacle, pas de cinéma. Les sapeurs ont alors été considérés comme des artistes. Mais hier, ce n’était pas le cas, ils se prenaient seulement pour des gens qui passaient dans la rue, bien habillés. Mais eux, en réalité, ce sont des spectacles de rue. Ils ont contribué à passer un message très fort à Brazzaville: il est inutile de se battre avec les armes, il vaut mieux se battre avec les vêtements.

Quels rapports entretenais-tu avec les sapeurs ?

Les sapeurs aiment la photographie. Quand un sapeur est bien habillé et que tu le croises dans la rue, tu peux faire tout ce qui te semble bon avec lui. Il est dans le mouvement. C’est plus compliqué quand il n’est pas ou qu’il se considère mal habillé.

En France, tu as travaillé sur la « sapologie parisienne », comment cela s’est passé ?

L’idée de travailler sur la sapologie m’est venue en France. Le fait de voir que le mouvement continuait ici m’a donné envie d’aller à la source, à Brazzaville. Et, donc, de commencer par Brazzaville. Par exemple, la fête du 15 août est le jour réservé aux sapeurs. Après le défilé militaire, c’est au tour des sapeurs de mettre l’ambiance. Et tout le monde les attend.

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Tu as été lauréat de la bourse Visa pour création 2009 de Culturesfrance grâce à ton projet « Hip Hop et société ». Tu as donc été en résidence à Libreville, au Gabon, lors du festival Gabao, peux-tu me parler de ce projet ?

C’est un long projet et c’est une bonne chose que Culturesfrance fasse quelque chose autour de la photographie africaine. Libreville fait partie des villes que je voulais couvrir. Une partie de ce travail a également été réalisée à Brazzaville et au Niger puisque que j’étais au 5e Jeux de la francophonie en 2005. Toutes les villes où j’arrive, j’en profite pour réaliser le même travail.
Quand je parle de la « rue du Hip Hop », il s’agit de montrer la vie sociale, donc plutôt parler de « Hip Hop et société ». Je me focalise sur les textes des rappeurs pendant différentes manifestations et concerts. Les rappeurs sont les mieux placés pour dire à l’Etat les choses non prises au sérieux par celui-ci, les désirs de la population. A travers les rappeurs, il s’agit de travailler entre photographies et textes. Comment, en tant que photographe, on peut s’inspirer de textes d’artistes qui sont dans l’ombre. L’idée est venue aussi de mon amour pour cette musique.  D’autant qu’en tant que photographe, je suis dans une photographie sociale. J’ai également envie de préparer un livre qui présenterait les rappeurs comme des porte-paroles  courageux.

Il ne s’agit pas seulement de faire un travail sur les villes mais surtout sur les pays africains francophones  et leurs problèmes.  Aujourd’hui, si on me laisse choisir entre la paix et la démocratie, je choisirais la paix car lorsqu’on parle de démocratie, les gens sont hypocrites. Lors des campagnes présidentielles, il y a bien souvent des problèmes de fraudes. Tout ce que je souhaite, c’est que les populations soient en paix. Et qu’il est une vraie démocratie. C’est ma voie en tant que photographe sur la « rue du Hip Hop » : donner la liberté aux jeunes rappeurs qui n’auront pas la chance de publier leurs textes et que ces textes aillent de pair avec des photographies.

Concrètement, quelle forme prend ce projet ?

Je prends un texte, par exemple « silence de mort », et je suis la personne qui l’a écrit. Je le suis dans son environnement, dans son quotidien, en le questionnant sur le choix du titre. Il m’explique alors que lors de la guerre civile de 1997, les cadavres n’ont rien eu et pourtant il dit : « Mais laisse-moi te montrer ce tombeau qui a été dérangé et pourtant il n’a rien avoir. Et il me propose un texte là-dessus ». Il existe de nombreux textes comme « Le champ de la République » sur l’hymne national, « Mauvais lumière » ou encore « erreur ».

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Et tu travailles également sur les campagnes présidentielles ?

Oui, je suis les campagnes. Je suis attentif à ce que les candidats disent. Ce qui m’intéresse ce sont leurs paroles, leurs promesses. Je ne me cache pas, j’écoute. Je suis le témoin. Photographiquement, je ne fais pas de simples portraits, j’y ajoute des moments, des enseignes, des affiches. Ils ont été élus par le peuple mais demain au pouvoir, ce sera différent.

Quels sont tes futurs projets ?

Une exposition au mois de septembre portant sur le « trottoir du savoir ».  C’est dans la continuité de « Trop, c’est trop ». Je parle des jeunes étudiants qui fuient leurs maisons pour aller chercher la lumière dans la rue car chez eux il n’y a plus d’électricité suite aux coupures du courant. Je serais en résidence à Lyon avec des lauréats de Bamako, et, plus tard, en résidence à Londres.

Quelques mots de fin ?

Quand il y a quelque chose de positif, il faut le dire. De négatif, aussi. Il y a tellement de sujets à traiter à Brazzaville. Et, je le confirme, oui, il y a des photographes à Brazzaville.