Alexandra Bay : Parents Tatoués

Employée par l’éducation nationale et mère de famille, Alexandra Bay est également tatouée. Pas le moindre paradoxe ici ; elle nous le montre en démarginalisant notre perception du tatouage. Pour ce faire, elle choisit le cadre familial et nous livre une série de portraits dans lesquels émotion et spontanéité sont les maîtres-mots.

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Employée par l’éducation nationale et mère de famille, Alexandra Bay est également tatouée. Pas le moindre paradoxe ici ;  elle nous le montre en démarginalisant notre perception du tatouage. Pour ce faire, elle choisit le cadre familial et nous livre une série de portraits dans lesquels émotion et spontanéité sont les maîtres-mots.

Commençons par parler de ton actualité, avec ton exposition à la médiathèque de Béziers. Quelle est l’histoire de cette exposition ?

L’agglomération de Béziers m’a contactée il y a un an à peu près. La thématique de cette année portait sur le corps et ils avaient envie de mettre en place une exposition sur le tatouage. J’ai animé une visite guidée, pas uniquement sur mes photos, mais sur le tatouage en général. Début avril, j’aurai aussi une exposition avec vernissage à la médiathèque de Lieusaint dans le 77, sur le thème du corps et des sens. Il s’agit d’un festival où je serai exposée aux côtés de Mass, un artiste qui fait de la photographie numérique en jouant avec un procédé particulier qui donne des images multipliées et assez abstraites ; et une autre artiste qui va réaliser une performance corporelle. Il y aura également du bodypainting. Je vais y animer des ateliers de découverte ludique du tatouage pour les enfants;  je trouvais que c’était l’occasion d’en dédramatiser la perception. Il y aura une lecture, un livre pour enfant très bien fait Les Histoires de l’Oncle Tatoo, accompagné d’un goûter philosophique, et un atelier un peu plus créatif où je leur expliquerai quelques symboles de tatouages de marin. Ensuite, je les aiderai à dessiner l’un de ces motifs et à les appliquer sur un transfert pour reproduire le tatouage sur leur peau et le dessiner avec du posca (peinture à l’eau utilisé pour le bodypainting) pour qu’ils sachent comment ça se passe  en « vrai ».

Ton expo reprend intégralement le contenu de ton livre Love, Tatoos and Family qui est sorti fin 2012. Quel est l’apport de l’exposition par rapport au livre ?
En 2012, j’étais assez pressée de sortir le livre et  je n’ai peut-être pas pris assez de temps. Avec le recul, certains aspects techniques ne m’ont pas satisfaite, notamment sur la mise en valeur des photos.  J’ai trop voulu accentuer l’aspect sociologique avec les textes de présentation des familles, au détriment des photos. Un journaliste avec lequel je travaillais à Inked Magazine a rédigé des textes présentant chaque famille.  Mais d’après les retours que j’ai eu, les gens regardent surtout les photos et ne lisent pas forcément le texte. J’ai donc repris toutes les photos et j’ai refais une sélection. Dans les nouvelles expos, on verra des photos qui ne sont pas dans le livre. Je veux également ressortir mon livre sous forme de recueil photographique à compte d’auteur. Mon éditeur a été formidable mais m’avait donné des contraintes précises : pas plus de 18 familles, pas plus de 80 pages. J’ai envie de sortir ce livre par moi-même pour gérer tous les paramètres techniques ainsi que la communication et la diffusion.

Quel est ton parcours en photographie ?
La photo, c’est un peu un accident pour moi. J’ai toujours voulu évoluer dans un milieu artistique. J’ai commencé le tatouage très tôt, à 17 ans, et à l’origine je voulais être apprentie-tatoueuse.

Je n’ai pas pu intégrer une école d’art, donc j’ai suivi une formation de couture, et j’ai intégré des écoles de stylisme-modélisme. Je voulais avant tout créer mais c’était difficile dans le milieu du textile.  J’ai fait le choix de rentrer dans la fonction publique pour avoir un job alimentaire qui me permettrait d’avoir du temps pour créer à côté.  A peu près à la même époque, je me suis beaucoup investie dans la scène musicale punk/hardcore et j’ai créé un fanzine, xBabexZinex, qui se voulait une vision féminine de ce milieu, car je trouvais que les filles y étaient sous-représentées. Pour ce fanzine, j’avais besoin d’un support photo pour pouvoir rédiger des comptes-rendus de concerts. Je me suis alors lancée dans la photo, sans aucune autre ambition que de prendre les musiciens et le public afin de les montrer aux lecteurs. J’essayais de capter l’énergie des musiciens et de la transmettre aux lecteurs. A cette époque j’ai acquis mon premier boîtier argentique. Ensuite j’ai voulu dépasser l’aspect show-report et j’ai commencé quelque chose de plus esthétique, de vraies photos de concert, mais je suis passée au numérique.

Comment es-tu passée de la photo de concert aux gens tatoués ? As-tu une autre production ?
Dans le milieu du punk/hardcore il y a énormément de gens tatoués. Lorsque j’ai attendu ma fille, j’ai délaissé la scène et les concerts, car j’avais d’autres préoccupations. Et j’ai voulu me lancer dans un sujet différent car je pensais aussi avoir fait le tour de la photo de concert. C’est devenu un genre très compliqué avec l’avènement du numérique. Je faisais beaucoup de photos en squat, très peu dans des salles où le flash était interdit. Ce que j’aimais c’était être à proximité des musiciens. Plus tard, quand j’ai réessayé de faire des photos de concert,  je me suis heurtée à beaucoup de contraintes qui me déplaisaient. Je voulais rester dans un esprit alternatif. J’avais eu de bons retours de personnes qui suivaient mes activités, qui appréciaient mes photos, qui m’encourageaient à continuer. J’ai été en contact avec Miss Glitter Painkiller, une effeuilleuse burlesque assez reconnue. J’ai ainsi dérivé vers la photo burlesque. Je restais dans le domaine de la photo de spectacle mais ça me permettait de trouver une nouvelle façon de photographier et de découvrir un nouveau milieu, c’était très exaltant. Encore une fois, beaucoup de personnes dans ce milieu étaient tatouées. J’ai aussi collaboré pendant plus d’un an avec Inked Magazine, un magazine sur le tatouage. J’ai fait des photos d’événements, de concerts, et des portraits. J’ai pu améliorer ma technique de prise de vue.

Le tatouage apparaît comme le fil conducteur de la série ; pourtant c’est pas la première chose qui saute aux yeux quand on regarde les photos.  Ce que j’ai vu d’abord, ce sont des gens, des familles, et j’ai même du regarder à deux fois certaines photos pour trouver où étaient les tatouages. Quel est ton premier sujet ?
J’ai mis du temps à trouver la façon de traiter les photos car je n’étais pas certaine d’utiliser la couleur. Le noir et blanc s’est imposé car il a un côté très intemporel et sobre. Et surtout je ne voulais pas que les tatouages prennent le pas sur le reste. Je voulais des portraits de famille. Parfois la pose met en valeur le tatouage, mais si j’avais utilisé la couleur, les tatouages se seraient trop vus. Je voulais qu’en voyant les photos, les gens ressentent l’amour présent dans ces familles. Je ne voulais surtout pas faire des gros plans et que cela  ressemble à un magazine de tatouage qui met les motifs en avant et qui devient alors une espèce de catalogue dont les gens peuvent s’inspirer.

Qu’est-ce que cette série signifie pour toi ?
Quand j’ai commencé ce projet, j’avais 27 ans et j’attendais ma fille. Je me faisais tatouer depuis l’adolescence et j’étais assez agacée car j’ai été confrontée à une réaction assez violente. L’anesthésiste qui me recevait pour l’entretien de routine pour la péridurale (j’ai un tatouage dans le bas du dos) s’est énervée et m’a dit «  mais il y en a marre, qu’est ce que c’est que cette mode? mais pourquoi vous faites ça, c’est n’importe quoi ! ». Elle me regardait comme une ado irresponsable plutôt que comme une adulte qui assume ses choix. Je considère le tatouage comme une culture et pas comme une mode. Malgré le fait que les médias n’arrêtent pas de dire que ça se démocratise, certains styles de tatouages passeront toujours mal, et le fait d’être très recouvert n’est pas du tout bien vu surtout dans certains milieux socio-professionnels. Je me suis rendue compte que même dans les médias spécialisés, il n’y avait pas vraiment cette image de famille. Le tatouage, c’est toujours une image très rebelle, rock n’ roll et fun de beaux gosses. J’avais envie de montrer une image plus banalisée, des gens réels, des gens qui existent. J’ai essayé de mettre ça en avant dans les photos, montrer que beaucoup de couples que j’ai photographiés sont des gens qui ont des relations très longues et sont très stables, et qui ont eu des enfants tard. Montrer que c’est un choix réfléchi et qu’ils ne font pas ça à la légère.

C’est parti d’un besoin de justifier ce mode de vie/cette culture ?
C’est vrai qu’au départ je me disais « allez je vais montrer la normalité, regardez ces familles ce sont des gens normaux qui éduquent très bien leurs enfants ».  Mais au final ce que je veux faire c’est représenter une culture à part entière qui existe en France et non pas une mode. J’ai eu envie de représenter une image qu’on ne voyait pas dans les médias ou dans la presse spécialisée du tatouage, représenter cette culture qui est encore jeune en France comparé aux pays anglo-saxons, et qui a toujours été mal perçue. Les médias banalisent, mais pour autant la perception ne change pas tellement. Les personnes âgées associent le tatouage au bagnard ou à la prostitution et les jeunes l’associent à David Beckham. A notre époque malheureusement, il y a de plus en plus de tatoueurs qui constatent que les jeunes veulent se faire tatouer le cou ou les mains en tout premier, alors qu’ils n’ont aucun tatouage. Dans les années 90 on commençait par les bras, et on descendait progressivement vers les mains qui constituaient le dernier cap, presque comme un suicide social, car quand tu as les mains tatouées, ce n’est pas quelque chose que tu peux cacher.

Qui sont les gens dans tes photos ?
A l’époque je n’avais pas de famille très tatouées dans mon entourage, je me sentais d’autant plus seule. Donc ça a été difficile de les trouver. J’ai mis une annonce sur un forum de tatouage mais je n’avais aucun retour. Dès l’instant où j’ai photographié la première famille et que les photos sont parues sur Facebook ou dans des magazines spécialisés, d’autres familles m’ont contactée.

Quand je vais chez les gens pour les photographier, je n’ai pas, comme un photographe professionnel, la composition de ma photo ou la disposition de la lumière déjà prêtes car ce qui m’intéresse c’est la photo reportage, spontanée et non calculée. Je n’ai pas trop de contraintes techniques, je marche au feeling, à l’émotion. J’ai besoin d’aller chez les gens et de discuter avec eux de leur histoire et de leur rapport au tatouage. Comme ce ne sont pas des modèles, ils sont un peu crispés au début. Les première photos sont toujours mauvaises, donc on attend un peu et ils finissent par se dérider. Je choisis la photo dans laquelle je sens qu’une certaine spontanéité se passe.

Tu dessines tes tatouages ?
Pas du tout. Je suis fan de tatouages old school américains, Sailor Jerry, les pins up, les ancres, les hirondelles, les tatouages de marin… Les marins sont les premiers occidentaux à s’être fait des tatouages qui devenaient alors des sortes de talismans pour se protéger, ou tout simplement des souvenirs de leurs voyages. Je pense que quand tes tatouages sont vraiment liés à ton histoire, la question du regret ne peut pas se poser parce que ce sont des tranches de ta vie. Ces tatouages prennent du sens pour toi, et les réflexions des gens sont parfois pénibles car tu n’as pas forcément envie de les expliquer. Beaucoup de parents que j’ai pris en photo sont comme moi, ont commencé à l’adolescence, par des motifs à la mode à l’époque, pas forcément très réfléchis. C’est en vieillissant que tu trouves un sens caché à tes tatouages, et ensuite tu te fais tatouer des motifs avec des significations très personnelles. Le tatouage c’est très intime. Contrairement à ce qu’on croit, ce n’est pas forcément s’exhiber aux autres. C’est une histoire personnelle.

Est-ce que c’est plus difficile pour une femme d’être tatouée ?
Une femme très tatouée a tendance à subir plus de réflexions qu’un homme. Le tatouage chez un homme ça dégage le cliché du mec qu’il ne faut pas emmerder. A l’époque des Suicide Girls, tout une image fantasmagorique de la femme tatouée s’est répandue, et il y a beaucoup d’artistes qui photographient des femmes très dénudées et très tatouées. Ça crée un certain fantasme et peut-être que certains hommes imaginent qu’on est plus accessibles quand on est tatouée.  Le regard des médecins est dur également, et je constate qu’au lieu de travailler main dans la main avec le monde du tatouage, ils se contentent de te dire que c’est nocif. Cependant certaines associations de tatouages travaillent à l’amélioration de ces relations.

Dans tes photos, on a l’agréable sensation de découvrir le monde du tatouage, tout en évitant le cliché underground de la cave avec le tatoueur clandestin …
J’ai vu un reportage vraiment bon : Tous Tatoués ! (Arte) avec Mark Mahoney, Paul Booth, Filip Leu et d’autres grands noms du tatouage ; mais à la fin arrivait Fuzi UVTPK, qui ne sait pas tatouer. On le voit s’installer dans un tunnel de métro, poser son flash sur  le mur « sale » avec ses gants et affirmer qu’il « recrée le rite du tatouage sacralisé, underground… »  C’est scandaleux de montrer cette vision du tatouage au lieu de montrer aux gens ce que ça implique de devenir tatoueur, d’apprendre dans les règles de l’art, de respecter les conditions d’hygiène pour offrir au client un tatouage propre et bien encré…

En France, on a encore un train de retard sur la perception d’une vraie culture du tatouage même si ça tend à s’améliorer. Heureusement on trouve de plus en plus de livres sérieux qui expliquent l’histoire et la culture du tatouage, notamment les livres de Jérôme Pierrat (Rédacteur en chef de Tatouage Magazine). Et si l’on s’intéresse à la culture française, il existe  le livre Les Tatouages du Milieu (1950), dans lequel on découvre une série de photos de gens tatoués de Robert Doisneau. Assez étonnant pour ce photographe avec des images assez lisses et romantiques.

Site du photographe

Propos recueillis par JV