Aborder franchement le sujet de la vieillesse : expo « Vieux » à la Cité de la Santé

Parler de la vieillesse est évidement un sujet qu'il est difficile d'aborder, même si de manière assez confidentielle on peut voir des projets artistiques ou des reportages traités par quelques photographes. Depuis quatre ans un collectif mène à bien le projet de montrer ce sujet au plus grand nombre, et réussit à varier les points de vue, et les destinations de cette exposition "Vieux". Pour en parler, Valérie Villieu et Dominique Mérigard.

portraitvieuxIllustration : portrait de groupe © Raphaël Sarfati

Parler de la vieillesse est évidement un sujet qu’il est difficile d’aborder, même si de manière assez confidentielle on peut voir des projets artistiques ou des reportages traités par quelques photographes. Depuis quatre ans un collectif mène à bien le projet de montrer ce sujet au plus grand nombre, et réussit à varier les points de vue, et les destinations de cette exposition « Vieux ». Pour en parler, Valérie Villieu et Dominique Mérigard.


Juliette, Simone, Pierre… et les autres – Alberte Jacquillard, 92 ans © Laurence Faure

RD : Quelle est l’idée de départ de votre association ?

DM : Il faut distinguer le projet spécifique et l’association en elle même.

L’association a été montée par Marion Poussier qui est l’une des membres de l’association et par une rédactrice Lucie Geffroy. Elles avaient l’habitude de travailler ensemble et avaient fait une première exposition/publication qui s’appelait « j’y suis j’y vote » en faveur du vote des personnes étrangères vivants en France.
Cette association traite en général plutôt de sujets de société. Nous deux ne faisons pas partie de cette association.

Ce projet « Vieux » est une idée de Valérie qui est infirmière auprès de personnes âgées mais également photographe. D’où un certain regard évidemment et une double attention sur ce sujet. Son travail pour cette exposition a porté sur une de ses patientes qui est atteinte par la maladie d’Alzheimer.


Juliette, Simone, Pierre… et les autres – Célestin Faure, 89 ans © Laurence Faure

VV : J’ai deux sujets dans le journal. Le premier sujet s’appelle « Jeudi aujourd’hui ». Il m’a donné envie de convoquer d’autres personnes pour qu’elles portent un regard sur la vieillesse. Je trouve qu’à l’heure actuelle nous avons une vision complètement faussée par les médias. Par contre, en photographie, il y a eu pas mal de sujets intéressants sur la vieillesse. Avant, l’image véhiculée était plutôt des personnes âgées en institution avec du personnel soignant très prévenant, la presse qui nous montre les seniors superconsommateurs, la presse féminine qui parle de la vieillesse et montre des femmes de 45 ans ; mais pas grand-chose qui évoque la réalité.

RD : Dans ce domaine c’est vrai que la photographie est souvent illustrative. Vous avez préféré un projet de fond…

VV : Je crois qu’on peut difficilement évoquer ce sujet sans faire appel à nos propres expériences. Nous côtoyons la vieillesse par le biais de nos parents, nos grands-parents, nous y sommes tous confrontés et c’est ce qui est intéressant. En général, ce que projettent les gens fait plutôt référence à un sentiment de peur. Mais curieusement on observe chez certains jeunes aucune projection par rapport à ce sujet. La vision jeuniste de notre société ne les aide pas à approcher ou envisager correctement leur propre vieillesse.


Jeudi Aujourd’hui © Valérie Villieu

RD : Ces projections, ces peurs, est-ce que vous les avez pris en compte dans la manière de présenter ce projet, pour que justement il ne rebute pas les visiteurs ?

DM : Nous avons eu chacun une manière de l’aborder de façon tout à fait différente. Marion Poussier qui est la plus jeune d’entre nous, a été assez choquée par le milieu des maisons de retraite, lorsqu’elle a décidé de se plonger vraiment à l’intérieur de ces lieux. Elle est restée deux semaines 24h/24 en immersion complète dans une maison de retraite et même si elle s’y était préparée, l’exercice a été de taille pour elle.


Les corps invisibles © Marion Poussier

VV : Ca donne aussi quelque chose de très différent. Si on y va en journée on peut prendre des photos de ces gens, et nous n’avons pas la même vision lorsque nous sommes visiteurs. En revanche si on y reste 24h/24 pour observer le cycle complet de ces maisons, c’est un travail très courageux. Son regard est très différent car elle a pu assister à des moments très intimes, parfois un peu durs. Paradoxalement elle a montré ces photos à l’équipe de soignants de la maison de retraite et ils n’ont absolument pas été choqués.


Les corps invisibles © Marion Poussier

La réalité c’est qu’il n’y a pas d’un côté Alzheimer et de l’autre les seniors actifs et bien portants, entre les deux il y a plein de choses et plein de gens, et c’est aussi ce que nous avons voulu montrer.

DM : Nous n’avons pas essayé non plus de balayer tout le spectre de la vieillesse. De plus ce n’est pas une commande, c’est un projet collectif où chacun a voulu traiter ce sujet de la manière qui l’intéressait. Nous étions libres de présenter les choses selon notre point de vue, avec des propositions artistiques différentes.

RD : Le magazine que vous avez édité pour l’exposition est vraiment un support efficace pour illustrer ces aventures et montrer ces portraits.

DM : Toutes ces histoires que nous avons voulu relater sont là pour rappeler que ces gens ne sont pas que vieux mais avant tout des personnes.

VV : C’est à nous de nous adapter à ce nouvel état que vivent ces gens, de nous mettre à leur portée.


Les corps invisibles © Marion Poussier

DM : Nous avons essayé de varier, si les maisons de retraites et Alzheimer ne sont pas des sujets très gais, Laurence Faure a traité du sujet des vieilles personnes qui vivent encore chez elles, en bonne santé ou du moins qui sont autonomes. Sur le site internet de l’exposition sont publiées des interviews de ces gens qui parlent d’eux, de la manière dont ils se sentent par rapport à l’âge qu’ils ont.

RD : Vous aviez prévu dès le départ un sujet de cette envergure avec une expo, un magazine, un site internet dédié au sujet ?

DM : Oui tout à fait, et je dirais même que l’exposition à la Cité de la Santé dans la Cité des Sciences de la Villette ne présente qu’une petite partie du travail. Il va y avoir une exposition plus importante où nous allons essayer de développer tout ce qui a été réalisé. Nous sommes en discussion avec la Mairie de Paris pour que cette grande exposition soit présentée dans un de leurs lieux.

VV : L’idée de ces trois supports différents était aussi de pouvoir toucher des publics d’âges différents. Par le biais du journal d’avoir la possibilité d’accéder à des lieux où nous n’avons pas l’habitude d’entrer. Cette exposition peut avoir une durée de vie indéfinie, naviguer un peu partout. Au départ, nous voulions toucher en priorité les soignants, mais au-delà de ça, d’en parler avec des jeunes, c’est très important et de toucher également le grand public.

Pour le site internet nous avons voulu faire quelque chose de ludique, animé et si possible pas triste. La vieillesse est un sujet délicat, nous en avions conscience dès le départ, ce n’est pas facile de pouvoir toucher le plus grand nombre.


Hommage – Jean Métellus, écrivain et poète © Dominique Mérigard

RD : Vous avez fait un pont avec l’actualité, les débats sur la retraite, ou pas vraiment ?

VV : Non, car il y a quatre ans quand nous avons commencé nous ne savions pas qu’il y aurait la réforme des retraites évidemment.

DM : Et puis ce qui est traité par notre sujet est plutôt le quatrième que le troisième âge. Le cap de leur retraite est dépassé depuis longtemps. Les personnes que nous avons photographiées ont entre 75 et plus de 100 ans.

RD : Comment ce projet commun s’insère-t-il dans votre vie professionnelle indépendamment du groupe ?

DM : Clairement ce travail vient enrichir tous les travaux que nous faisons indépendamment, et pour moi ce sujet n’est pas terminé, c’est quelque chose que je vais continuer d’explorer dans mon travail personnel de photographe et de graphiste.

RD : Comment ce projet est-il financé ?

VV : C’est un projet subventionné par le Conseil Régional (dans le cadre de la lutte contre l’exclusion) et la Mairie, et le but n’est pas lucratif pour nous. Nous leur sommes très reconnaissants de leur aide, pour que ce sujet ait pu voir le jour avec un financement public à 80%. Au moment où il y a justement des restrictions budgétaires, je trouve que c’est formidable car c’est une nécessité d’avoir ces financements publics.


Hommage –  Jean Rustin, peintre © Dominique Mérigard

DM : Ce que nous montrons dans ces différents travaux, ce ne sont que quelques propositions sur ce qu’est la vieillesse. Il y a évidemment d’autres choses qui peuvent être faites et qui ont été faites sur le sujet. Nous sommes tous partis dans des directions en fonction de nos sensibilités.
Pour ma part j’ai travaillé sur les artistes. On parle souvent des personnes âgées, mais il me semble qu’on les imagine souvent d’une manière assez fausse. J’ai donc eu envie d’avoir une relation avec des artistes, savoir qu’elles étaient leurs vies, et savoir comment en étant âgé ou très âgé on continue à avoir une activité artistique. Je voulais voir dans ce côté de la vieillesse quelque chose de positif, l’apport supplémentaire de l’expérience, de la connaissance. Et c’est formidable car ils ont toujours des projets, et même pour ceux qui sont plus limités ils sont toujours actifs et restent impliqués dans leur art.

Ce projet est tellement enrichissant que j’ai choisi de la continuer indépendamment de notre collectif. Il répond à une question que je me posais moi-même : est-ce que j’allais continuer à faire de la photographie en étant âgé ? N’y a-t-il pas une usure à un moment donné ? Le but de la photographie pour moi n’est pas uniquement de faire des photos, mais aussi de faire naitre des rencontres. Je continue donc à voir les personnes que j’ai photographiées, je continue à faire des images avec eux, et je ne sais pas du tout ce que ça va devenir. Je n’ai pas d’idées préconçues du devenir de toutes ces interviews et de ces photos. J’ai simplement envie de continuer.


Hommage – Marcel Zanini, musicien © Dominique Mérigard

RD : L’expérience du travail collectif, c’est quelque chose que vous aviez déjà vécu ensemble avant ?

VV : Oui, il y avait eu des projets communs mais avec beaucoup plus de personnes. Il y a deux ans nous avions partagé un sujet autour des carnets d’artistes mais nous étions plus indépendants quand à la réalisation. Pour cette exposition, nous avons travaillé sur le thème, c’est une autre façon de procéder.

DM : À la fois c’est exaltant, mais c’est aussi compliqué. Nous n’allions pas tous à la même vitesse et pourtant nous avions des engagements qui nous réunissaient à des moments donnés. Nous avions cette envie, nous lui consacrions du temps, mais nous étions aussi parfois concentrés sur d’autres choses. C’était assez élastique !

VV : Je crois que c’est inhérent à tout projet collectif. En plus nous ne nous situions pas tous à la même place face à ce sujet : pour ma part, c’est quelque chose que je vis au quotidien via mon métier et je pense que je n’en ai pas la même vision. C’est normal et c’est ce qui rend le projet intéressant, qui soulève parfois des discussions complexes.

Jeudi Aujourd’hui © Valérie Villieu

DM : Nous n’étions pas toujours d’accord, c’est normal.

VV : C’était formidable aussi de travailler avec Marion Poussier qui avait fait un précédent projet sur l’adolescence, projet qui s’appelait « Un été » et qui avait été très montré, et de l’amener à se concentrer sur l’autre côté de la vie.

RD : Quel est le lien entre vous tous ?

DM : L’amitié principalement, nous avons exposé pas mal de fois ensemble, nous avons voyagé ensemble.

VV : J’étais un peu à l’origine du choix des gens, et évidemment un des critères était que nous apprécions les travaux de chacun. Je sentais qu’il pouvait y avoir un regard intéressant.

RD : Idéalement, vous souhaiteriez quelle suite pour ce projet ?

DM : Justement, l’idée c’est qu’il ne se termine pas. On ouvre quelque chose et on aimerait que tout le monde parle du sujet, que ce travail soit montré le plus possible. Nous aimerions vraiment qu’il y ait des ateliers autour de ce sujet et de ces réflexions qu’ont été les nôtres.

VV : Des présentations dans des lieux médicalisés mais pas seulement, dans des écoles aussi. L’ouverture sur cette réflexion est libre, à chacun de s’en emparer et pas seulement les photographes.

DM : Comme Bernadette Puijalon qui accompagne dont le texte accompagne nos travaux dans le journal de l’exposition.


Juliette, Simone, Pierre… et les autres – Mercedes Drouet, 103 ans © Laurence Faure

VV : Au final, j’ai très envie que les gens se questionnent sur la dévalorisation de la vieillesse, la maltraitance, et cette société qui ne considère plus les vieux comme des individus à part entière mais juste « le vieux » avec toute la projection d’images négatives que nous mettons sur ce terme.

Les vieux ne sont pas là que pour raconter leur vie passée. J’entends dernièrement une femme âgée qui me disait « moi je me sens vieille quand je me regarde dans la glace, sinon pour moi je ne suis pas vieille ». Et nous oublions complètement ça. Considérer les gens en fonction de ce à quoi ils ressemblent est dramatique et ça s’appelle de la discrimination.

Propos recueillis par RD

L’exposition Vieux est présentée du 14 septembre au 14 novembre 2010 à la Cité de la Santé à Paris

Lien vers le site de l’expo Vieux