EXPO : Les clichés sur la France démontés en photo

Vingt-cinq photographes ont été retenus par Médiapart et ImageSingulières pour réaliser un état des lieux de la France en cette période d'élection présidentielle.

Mediapart a missionné vingt-cinq photographes pour explorer les thèmes du travail et de la précarité dont sont victimes des millions de Français.

Cela donnera lieu à une exposition au festival ImageSingulières de Sète, du 24 mai au 11 juin 2017. Une partie est d’ors et déjà exposée à la Maison des métallos à Paris et l’ensemble est a retrouvé dans un livre aux éditions de La Martinière.

Cinq de ces photographes commentent un de leurs cliché :

Vladimir Vasilev

« La photo est prise au Zanzibar, un café de Sète situé près de la gare. On y organise des soirées de voyance, des concerts de jazz, du cabaret…  Sur cette photo on voit une cliente participant à un tour du magicien Caracas, un vieux bonhomme à la santé fragile qui a trouvé en la magie un refuge. Aucune de ses soirées n’est payante, c’est le partage entre les gens, et on partage l’ironie de la vie, on se marre de tout et on oublie les soucis du jour.

« Ce bar est une véritable vitrine de la société, toutes sortes de gens, de catégories sociales se confondent et se rencontrent. »

J’ai choisi ce sujet à cause de la singularité de l’endroit. Ce bar est une véritable vitrine de la société, toutes sortes de gens, de catégories sociales se confondent et se rencontrent. Dans ce petit espace où les culottes restent toujours au plafond, il y a une ambiance vraiment particulière. C’est la patronne qui donne le ton et grâce à elle que ces images ont ce côté très visuel. Au commencement du travail, je suis arrivé là tel un inconnu, aujourd’hui je repars avec des amis. Ce fut un long travail d’immersion. Et pour exploiter un tel espace qui n’offre que deux ou trois points de vue, il faut pouvoir se rendre invisible et cela nécessite donc d’y passer beaucoup de temps. La difficulté est de vite tourner en rond, l’attente est très longue, mais cela fait partie de la démarche documentaire d’un photographe.

« Mon point de vue sur la France est nourri par mon passeport étranger et j’ai un recul nécessaire pour travailler. »

Ce sujet met en lumière un bousculement des statuts sociaux, un effacement des frontières entre les gens. Quand la nuit tombe au Zanzibar, on oublie qui l’on est, on oublie sa journée, tout devient possible et la fantaisie de la personne peut alors se révéler. Le tout dans une atmosphère très amicale. Le Zanzibar devient alors une microsociété où la différence a toute sa place. C’est un mix qui ne pourrait pas se faire ailleurs. En tant qu’immigré bulgare, j’ai un certain point de vue extérieur qui me permet de photographier à l’intérieur. Mon point de vue sur la France est nourri par mon passeport étranger et j’ai un recul nécessaire pour travailler. J’étais étranger et inconnu au début de ce travail d’immersion photographique, je fais partie aujourd’hui du paysage du Zanzibar, toujours à la recherche de l’inattendu. »

Yohanne Lamoulère

« J’ai intégré le projet de La France Vue D’ici en 2014. L’idée de départ était de continuer à documenter Marseille, sur ce que cette ville a de plus ingouvernable. En faisant des mais également en travaillant sur les grandes mutations urbanistico-économiques que subit la cité. Le site internet de ce grand projet collectif : La France vue d’ici, m’a permis de tenir une sorte de chronique phocéenne, en images et en texte, pendant près de 3 ans.

« Indifférents aux statistiques et aux articles de presse, ils investissent leur ville avec entêtement, et opposent la fronde amicale ou sauvage à la froideur de la ville à venir. »

Sur l’image, ces deux  garçons qui passent des journées entières, à sauter dans la mer, depuis les plages de Corbières, au nord de la ville, symbolisent pour moi les “vivants” ; ces jeunes qui continuent à déployer leur génie, leur intuition ou leur pragmatisme pour faire vivre les rues. Indifférents aux statistiques et aux articles de presse, ils investissent leur ville avec entêtement, et opposent la fronde amicale ou sauvage à la froideur de la ville à venir. À l’heure où cette dernière devient une affaire d’image et de label, à l’heure où “Marseille accélère”, la vie de quartier, insaisissable, est encore la meilleure réponse aux forces de l’amnésie et de l’effacement. »

Jacob Chétrit

« Sur cette image prise le 14 décembre 2014  dans la famille Niblack. On y voit le pasteur Samuel et sa fille Lydia se recueillir sur la tombe de Lucien mort à l’âge de 3 mois. C’est un moment important pour la famille. Nous sommes le 14 décembre Lucien est né le 15 décembre de l’année précédente. Rebecca, la femme de Samuel, va accoucher d’une petite Constance dans quelques semaines. La joie comme l’inquiétude se mêlent, les enfants discutent de ce qui devrait être fait pour Lucien : une fête ? Un anniversaire ? Une commémoration ? Rebecca les observe. Samuel plus mystérieux se cache derrière un sourire imperturbable.

Un mois plus tard Constance est là, elle a les mêmes soucis de santé que son frère. Elle est connectée à une machine pour surveiller sa respiration, et c’est toute la famille qui suspend à son souffle. L’été 2016 arrive, Constance va mieux, le pire est passé, on peut penser à l’avenir maintenant.

« La famille c’est aussi un mot utilisé à tort et à travers par nos politiques pour défendre un « système » dit de valeurs « familiales » où l’on voit bien que ce genre de thématique tend à diviser plus qu’a lier. »

La famille est à mon sens à l’image de la France : complexe et diverse. En choisissant d’observer une ou plusieurs famille c’est réellement « donner » la parole à ceux qui ne l’ont pas forcément, sans démagogie aucune. La famille c’est aussi un mot utilisé à tort et à travers par nos politiques pour défendre un « système » dit de valeurs « familiales » où l’on voit bien que ce genre de thématique tend à diviser plus qu’a lier. La famille n’est pas forgée sur un seul moule : des Roms aux agriculteurs en passant par un pasteur on ne peut pas réduire la famille à un modèle unique. C’est totalement applicable à la France et c’est là toute la richesse et la force d’un pays. Dans une époque où le multiculturalisme devient un gros mot je pense qu’il est bon de montrer autre chose. »

Raphaël Helle

« Fred dit “l’indien” est ouvrier sur les chaines de l’usine automobile Peugeot-Citroën à Sochaux. Nous sommes en février 2013. Fred à l’allure rebelle d’un personnage d’Enki Bilal, aliéné par le monde des machines. C’est une figure de l’usine, mais il est  aussi  connu dans la région avec sa crête orange. Comme lui, beaucoup de jeunes ouvriers portent tatouages, piercing, ou colorations capillaires : une manière de se distinguer derrière l’uniforme.

« Aujourd’hui, les ouvriers représentent 20% des emplois salariés en France. Or à la télévision, seules 3% des personnes interviewées sont des ouvriers, contre 61 % de cadres (baromètre CSA) Par ailleurs il n’y a aucun député au parlement qui soit ouvrier. »

Dans l’usine on croise des femmes, des hommes et beaucoup de jeunes (1 ouvrier sur 4 a moins de 30 ans). Ils m’ont émus parce qu’ils vivent au rythme aliénant des 2-8 dans le vacarme du cliquetis des chaines et doivent accepter un système qui — pour s’adapter à la concurrence mondiale — cherche sans cesse à augmenter les cadences, les contrôles et recours à la précarité de l’emploi. Aujourd’hui, les ouvriers représentent 20% des emplois salariés en France. Or à la télévision, seules 3% des personnes interviewées sont des ouvriers, contre 61 % de cadres (baromètre CSA) Par ailleurs il n’y a aucun député au parlement qui soit ouvrier. Pendant les six mois passé le long de la chaîne, la grande majorité de celles et de ceux que j’ai rencontré ne se sentaient pas représenté, pas considéré. Alors je comprends aisément pourquoi beaucoup vont s’abstenir d’aller voter. Ou voter pour celle qui attise la colère. »

Paul Arnaud

« Je n’indique jamais ni lieu, ni date sur mes images. Je pense que conserver cette part de mystère est nécessaire. Parfois un détail de l’image permet de se faire une idée, mais je n’ajoute pas d’information.

« En multipliant les points de vue et en alternant portraits et paysages, chaque image de ce travail renvoie à une interrogation sur un état du territoire et de la population qui l’occupe. »

Les images qui composent cette série ont été prises aux quatre coins de la France mais semblent avoir été toutes capturées au même endroit. Malgré une forte identité culturelle régionale, l’uniformisation des paysages est en marche, particulièrement dans les zones qui jouxtent les villes où les mêmes lotissements, les mêmes centres commerciaux, la même signalétique s’imposent. En multipliant les points de vue et en alternant portraits et paysages, chaque image de ce travail renvoie à une interrogation sur un état du territoire et de la population qui l’occupe. Sur cette photo, on y voit un jeune couple sur un parking de supermarché. J’aime le romantisme de la situation qui contraste avec le côté un peu déprimant du paysage (béton, affiche de l’armurier). Cette scène avec ce jeune homme venu retrouver sa copine à la sortie du travail avec des fleurs, est banale mais aussi tellement touchante. »

 

Lire la suite sur Télérama