Trolley, New Orleans, 1955

L'image-étendard d'un projet photographique mythique

L’image de ce tramway, les blancs devant et les noirs derrière, est certainement l’image la plus emblématique du projet photographique The Americans de Robert Frank.

Quiconque s’intéresse à l’Histoire de la photographie apprendra très vite l’immense importance de ce travail documentaire, dont l’esthétique libre et « brut », ainsi que le propos sociétale ont révolutionné le monde de l’image documentaire.

La série de photographies qui forme Les Américains est édité pour la première fois à Paris (Delpire éditions) en 1958, et ensuite aux USA (Grove Press) en 1959. L’édition américaine arborera en couverture cette fameuse image du trolley Néo-Orléanais, et sera préfacé par Jack Kerouac, figure de proue de la Beat Generation.

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Edition américaine chez Grove Press, 1959

Edition Française chez Robert Delpire, 1958

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C’est avec sa femme Mary et leurs deux enfants qu’en avril 1955 le jeune Robert Frank part pour son road-trip américain. Il vient de décrocher une bourse de la Guggenheim Foundation et un accord de principe de l’éditeur français Robert Delpire pour publier un livre, alors qu’aucune image n’est encore réalisée. Quatorze mois et plus de 500 pellicules plus tard, Frank sélectionnera les 83 images qui constitue l’ouvrage The Americans.¹

Le livre sera un échec total, autant en France qu’aux États-Unis… Les sujets de ses images et leur esthétique sont fortement critiqués ; le projet est mis à mort par la presse spécialisée et généraliste.

Les clichés de Robert Frank montrent clairement ou évoquent des thématiques comme la ségrégation raciale, les inégalités sociales, le désoeuvrement de la jeunesse, la précarité, la tristesse, l’individualisme, l’homosexualité (stigmatisé dans l’Amérique de cette époque). Ces facettes de l’Amérique ne coïncident évidemment pas avec une vision puritaine, patriotique et blanche de la nation…

Un éminent critique d’art parlera de l’esthétique des images en ces mots : « Des images floues sans intérêt, des expositions ratées, des horizons penchés comme ceux d’un photographe ivre ; en somme un tas d’images maladroites et mal exécutées. »

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Étranger et imperméable au discours patriotique triomphant de l’Amérique maccarthyste, Frank porte sur ce pays un regard personnel libre de tout préjugé qui casse le mythe américain. Avec la route, la déambulation et l’errance pour seuls guides, le jeune Suisse (il immigra aux USA en 1947), qui étouffait dans son pays confiné dans la neutralité, jubile visiblement de sa toute nouvelle liberté. Une démarche qui préfigure l’idéal porté par la Beat Generation, derrière des figures comme Jack Kerouac qui préfaça l’édition américaine. Flou et grain des images, intérêt pour les moments faibles, photos volées, images en séquence, porosité entre vie privée et espace public , son livre opère une véritable révolution dans l’écriture photographique documentaire. Car c’est la première fois qu’un photographe s’attaque au réel en toute subjectivité, affirmant sa vision poétique, politique et finalement critique des Américains.¹

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  1. Source : Journal quotidien La Croix (Bayard édition)