The valley of the shadow of death, 1855

La photographie part en guerre

Depuis la nuit des temps, l’Homme fait la guerre et fait l’apologie de sa guerre ; il défend son combat auprès de l’opinion publique à coup de tableaux fanfaronnants ou de récits héroïques. Il lui arrive également, mais plus rarement, de se représenter en martyr, ce héros qui choisit la mort plutôt que la soumission à son ennemi.

Entre ces différentes postures de conquérant, de héros ou d’oppressé que les artistes mettent en forme, l’intention d’embrigader l’autre dans sa cause reste la même.

À ce jeu là, le bel Art de la peinture a bâtit une oeuvre colossale ; aujourd’hui, les musées croulent sous les toiles guerrières, illustrants la grandeur d’un vainqueur ou sa monstruosité ; car n’oublions pas que le dessin (la base des arts de représentation) est resté pendant des millénaires, l’unique moyen de figuration d’un conflit.

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 Mosaïque d’Alexandre, 100 ACN, Pompeii

Napoléon sur le champ de bataille d’Eylau, Antoine-Jean Gros,  1808

Sturmtruppe geht unter Gas vor, Otto Dix,  1924

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En somme, nous pouvons dire que la peinture à toujours tenu le rôle d’un puissant outil de désinformation, n’offrant jamais un point de vue objectif du conflit.

Nous avons utilisé ce médium malléable comme des Hommes, par interêt propre, et certainement pas pour informer…

L’invention de la photographie au début du XIXe siècle allait-elle apporter de l’objectivité, et couper l’herbe sous le pied de la propagande? Roulement de tambour de guerre… Et bien NON, qu’est ce que vous avez cru? L’Homme est un petit ******, et sera toujours un petit ******, transformer quelque chose de beau en arme, c’est sa spécialité.

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Notre image du jour est issue du tout premier reportage de guerre photographique, et fut capturée par le photographe Roger Fenton entre mars et juin 1855. Elle représente un terrain jonché de boulets de canon, près de Sebastopol, en Crimée.

Ce lieu avait été ainsi baptisé par les soldats de l’armée britannique, maintes fois défaits par les Russes en cet endroit.

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The valley of the shadow of death, Roger Fenton, 1855

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Durant l’automne 1854, l’attention du peuple britannique se fait grandissant pour une guerre dans laquelle son pays est impliquée, la guerre de Crimée.

Ce conflit opposait l’empire russe à une coalition formée par la Turquie (Empire Ottoman), la Grande-Bretagne et la France. Le conflit naquit par crainte de l’expansionnisme de la Russie, qui à terme aurait pu faire tomber l’Empire Ottoman, et devenir excessivement puissante.

La raison de l’implication de la Grande-Bretagne dans la guerre de Crimée ne représentait donc rien de concret pour le peuple ; l’ennemi n’était pas aux portes du Royaume, et aucune conquête territoriale n’était en vue.

 L’engagement des Britanniques en Crimée devint la source d’une vive opposition, fustigeant un conflit sanglant, lointain, sans interêt, et pourtant coûteux… Le gouvernement savait dès lors qu’il avait tout interêt à redorer l’image de sa guerre, et à lui donner un visage.

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Autoportrait, Roger Fenton

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L’idée lumineuse qu’ont eu les commanditaires de cette guerre, fut d’envoyer une caravane photographique sur les lieux afin d’imager le conflit. C’est également une initiative novatrice puisque ce sera la première fois qu’une guerre est photographiée. Rappelons-le, jusque là, la peinture épique était l’unique forme de représentation d’un conflit.

Il fallu tout de même si reprendre à trois reprises: La première tentative se solda par le naufrage du navire sur lequel se trouvait le matériel, et le deuxième essai échoua, avec pour cause l’incompétence technique des officiers auxquels ont avait confié la mission…

Comme un troisième échec n’était pas envisageable, on fit appel à la Royal Photographic Societyl’organisation de photographes officielle de la Couronne. Fenton se porta volontaire, bien évidemment.

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Le bateau sur lequel voyagea Fenton, Roger Fenton, port de Balaklava, 1855

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Le photographe se fit alors construire un roulotte photographique, contenant 36 coffres de matériel, il engagea un cuisinier et un assistant afin de l’aider dans ses prises de vue, Marcus Sparling. En Février 1855, il embarqua sur un navire à destination de la Crimée.¹

La roulotte photographique qu’emportait Fenton n’était rien de moins qu’une voiture-laboratoire qui, dit-il, avait commencé son aventureuse carrière chez un marchand de vin. Après son voyage Fenton décrira comme suit sa « tente » photographique:

« Quand elle entra au service de l’art, on lui mit une capote neuve pour la convertir en chambre obscure, des carreaux de verre jaune munis de volets furent fixés sur les côtés ; autour de la capote étaient des réservoirs pour l’eau ordinaire et l’eau distillée, et des rayons pour les livres. Sur les côtés se trouvaient des places pour les bains de fixage, pour les cuvettes en verre, pour les couteaux, les entonnoirs et les éponges. La bouilloire et les autres vases pendaient au-dessous. Sur le plancher, près de l’auge par où s’écoulaient les eaux de lavage, se trouvait un châssis avec des trous, dans lesquels étaient placés les plus lourds flacons. » Extrait du Journal of the Photographic Society de janvier 1856.

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La roulotte et l’assistant Marcus SparlingRoger Fenton, 1855

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De mars à juin 1855, ils prirent environ 360 photos dans des conditions particulièrement difficiles. Il fallait travailler dès l’aube pour éviter que la chaleur intense ne détériore les bains, il fallait éviter les tirs de l’artillerie russe qui visaient régulièrement la roulotte mystérieuse et très reconnaissable, et il fallait échapper à l’insistance des soldats qui voulaient tous se faire photographier! Sans parler des problèmes liés aux déplacements d’une roulotte lourdement chargée au milieu d’un champ de bataille.¹

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Images de la guerre de Crimée, Roger Fenton, 1855

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Ces quelques clichés sont très représentatifs de l’ensemble des images rapporté par Roger Fenton ; il nous donne à voir un engagement militaire exemplaire, bien sous tout rapport. Le front de guerre semble calme, exempt de violence. L’ambiance est conviviale et fraternelle (on y boit un petit coup entre deux manoeuvres).

Notons également qu’au milieu du XIXe siècle, la photographie est considérée comme le prisme d’une vérité. Si aujourd’hui nous avons appris à remettre en question les images d’actualité, le public des années 1850 n’avait aucune idée de son pouvoir de manipulation ; les lecteurs qui pour la première fois virent les images de Fenton dans le journal Illustrated London News, acceptèrent l’idée que le photographe avait capturé ce qu’il avait vu, sans sélection.

La guerre de Crimée a pourtant entrainée la disparition de 750.000 hommes et femmes! La mort se trouvait partout, et elle n’a certainement pas échappé au yeux du photographe.

Bien sûr, nous savons qu’il était impossible pour Fenton de photographier une bataille ; son matériel était trop peu mobile, et ses plaques photographiques nécessitaient quelques secondes d’exposition, ce qui ne permettait pas la capture d’un mouvement. Cependant, les morts constituaient un sujet idéal, qui aurait pu mettre en lumière la réalité d’une guerre…

Cependant, son image la plus connue fait exception…

Le cliché The valley of the shadow of death est glaçant, il laisse notre imagination frémir à la pensée des évènements qui l’ont précédé. Le sentiment de désolation qu’inspire son image constitue un symbole éloquent de l’horreur de la guerre.

L’Histoire retiendra donc Roger Fenton pour cette image terrible, instigatrice d’une longue tradition du reportage de guerre, qui aura pour but d’exposer, sans filtre, les conséquences de nos conflits. 

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 1. tiré de l’article Wikipédia sur Roger Fenton

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