Suburbia, 1973

Le bonheur moyen

« Nous sommes très heureux. Nos enfants sont en bonne santé, nous mangeons de bons produits, et nous avons une très jolie maison. » 

Voici, traduite de l’anglais, la légende qui accompagne l’image de ce jour, et que l’on retrouve dans l’ouvrage culte Suburbia du photographe Bill owens.

Le projet édité en 1973, dresse le portrait d’une communauté des classes moyennes, habitants des nouvelles banlieues Californiennes. « L’endroit où tout le monde à la belle vie » comme le dit Owens, ce qui veut dire une belle maison, un travail rémunérateur, et une Chevrolet flambant neuve.

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« J’ai fait une fête pour le 4 juillet. Tout le voisinage est venu pour la parade. »

« J’ai acheté cette piscine pour David et les enfants, et maintenant plus personne ne veut la nettoyer. »

« Les gens jettent plein de bonnes choses: des vêtements, des jouets, des grille-pains, des disques, et dans les nouvelles banlieues, ils jettent des chaises et des tables qui ne vont pas dans leurs intérieurs. Ils ne suivent pas le mouvement écologique. Je me fais plus de 250$ avec leurs bouteilles de Coca-Cola. Les habitants de ces banlieues ne réalisent pas qu’il y’a des gens pauvres dans le monde. Il n’arrivent pas à penser aux besoins des autres. » 

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« Lundi, mardi, mercredi, jeudi,… »

« L’année passée, j’ai eu 2 kilos de bonbons. 72 Jelly Beans, 67 Candy Corns, 26 Tootsie Rolls, 18 Tootsie Pops, 21 bâtons de réglisse, 14 chewing-gum, 11 paquets de gommes, 10 Baby Ruth bars, 11 chocolats Hershey, 4 Peter Paul Mounds, 3 Sugar Daddies, 3 sacs de Pop-corn, 3 Milky Way, 2 sacs de cookies, 2 caramels salés, et une pomme d’amour. Ca m’a pris trois jours, mais j’ai tout mangé. »

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Le projet documentaire Suburbia consiste donc en une vision très superficielle, et souvent anecdotique de cette communauté de banlieusards… Cependant, à l’échelle sociologique, ces habitants font partie d’un phénomène migratoire qui a boulversé le paysage de l’Amérique du Nord, et façonné l’image de la classe moyenne occidentale.

L’année 1950 atteste de cette révolution des classes et des habitats ; en 12 mois, deux millions de nouvelles maisons vont se construire aux alentours des grandes villes américaines…

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vue aérienne d’une banlieue de New-York, 1949

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Pour comprendre ce chiffre hallucinant, Il est nécessaire de se plonger dans le contexte d’après-guerre. En 1946, des millions d’américains ordinaires disposaient d’une épargne (cumulée pendant les années de conflit), et pouvaient envisager un investissement foncier.

Cette masse de personnes désirait plus d’espace, mais essentiellement une meilleure qualité de vie pour leurs enfants.

Cependant, ce projet pour un meilleur habitat devait se faire avec un budget limité ; l’achat du bien rêvé n’était pas forcément à la portée des quelques milliers de dollars qu’ils avaient pu économiser….

William Jaird Levitt, entrepreneur de génie, prendra très rapidement conscience de cette demande ; Il met au point une méthode de construction immobilière à bas coût, et propose d’acheter le rêve américain sur catalogue.

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Dessin représentant William Jaird Levitt, 1950

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L’idée géniale de Levitt sera d’adapter à la construction un moyen de productivité mis au point par l’industriel Henry Ford: l’assemblage à la chaîne.

En 1913, le constructeur automobile introduisit le déplacement des pièces sur des convoyeurs, le temps de montage de la fameuse Ford T passa de 728 minutes à 93 minutes… C’est le début d’une sorte de troisième révolution industrielle, qui rendra l’automobile accessible au porte-feuille de tout un chacun.

William Levitt applique le concept de Ford à son entreprise, et délocalise la chaîne de production sur le lieu de construction. Les 5 ou 6 modèles de maisons qu’il propose peuvent dès lors se construire en un clin d’oeil, et exhibent des prix records grâce à l’économie réalisée sur le temps de main d’oeuvre.

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Une ligne d’assemblage de la Ford T, 1913

Le chantier d’assemblage d’une maison Levitt & Sons, vers 1950

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Exactement comme pour l’automobile, l’entreprise Levitt & Sons propose, dès 1948, des modèles d’habitations aux équipements différents, des plans de financements adaptés, et des délais d’assemblage extrêmement courts.

Dans les centres de l’entreprise, le potentiel acquéreur peut également visiter, à l’échelle 1:1, les maisons du catalogue.

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La couverture et une page du catalogue Levitt & Sons

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Journée « porte ouverte » dans un magasin Levitt & Sons

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Les maisons de William Levitt engendrent un engouement démesuré ; chaque américain moyen, si il n’est pas encore propriétaire, souhaite faire construire ses quatre murs.

Ces nouveaux propriétaires s’agglutinent autour des grandes villes pour former des petites cités d’environ 20.000 habitants, dans lesquelles les résidences sont standardisées.

A l’image du film Edward aux mains d’Argent, et de sa banlieue proprette.

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Plan du film Edward aux mains d’Argent

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Très logiquement, cette « ruée hors des villes » engendre la construction massive d’autoroutes. En effet, l’activité professionnelle de ces nouveaux banlieusards continue de s’exercer dans les pôles d’activité que sont les grandes villes… ils doivent dès lors pouvoir s’y rendre facilement.

Et quoi de mieux pour rouler sur ces routes que des automobiles? Les millions d’américains vivant dans les banlieues vont donc faire l’acquisition de voitures, ce qui fera décoller l’industrie des grands fabricants nationaux, tels que Ford, Chevrolet ou encore Buick.

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« Une fois que l’on rejoint l’autoroute, on peut être à San Fransisco en 40 minutes »

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Avec Suburbia, Bill Owens dresse un portrait, drôle malgré lui, de cette fulgurante croissance américaine ; les gens qu’il photographie, et à qui il donne la parole en sont les principaux produits. Les hommes et femmes de ces banlieues semblent vivre le rêve américain bon marché.

Isolement, ses photographies ne semblent pas se situer sur une tonalité critique, il semble n’y avoir qu’un niveau de lecture superficiel. Cependant, la confrontation des images à leurs légendes donne une autre tendance au projet ; on s’amuse gentiment de la vacuité des propos, et de l’apparente vie de rêve que mènent ces gens.

Leur bonheur est simple et matériel. Le questionnement existentiel du « qui suis-je, où vais-je, bla bla bla… » semble avoir trouvé une réponse alternative dans la possession et la propriété.

Suburbia se classe parmi les travaux qui font encore échos de nos jours ; chacun peut se retrouver dans ce culte de la propriété, et ce déni des projets d’existence.

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