Point de vue du Gras, 1827

Le premier cliché de l'histoire

Cette image, sorte de bouillie granuleuse dans laquelle on peut distinguer quelques polygones, du noir et du blanc est considérée comme la toute première photographie. Elle représente le point de vue depuis une chambre, celle de son auteur, Nicéphore Niépce.

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Portrait de Nicéphore Niépce, Léonard François Berger, 1854

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L’année 1827 est donc marquée par l’invention d’un procédé capable de reproduire, dans sa tridimensionnalité, le réel ; la représentation du monde avec ses creux, ses reliefs, sa perspective, et ses nuances de lumière est l’aspect tout à fait nouveau, et révolutionnaire amené par Niépce.

Avant cette épisode, la photographie a bien évidemment connu une préhistoire ; l’Homme encore incapable de capturer un espace dans sa profondeur, était tout de même apte à saisir une empreinte bidismensionnelle, une ombre…

Ainsi, en 1802, l’anglais Thomas Wedgwood sera le premier à avoir l’idée d’utiliser le noircissement des sels d’Argent pour obtenir l’empreinte d’un objet. Pour ce faire, il imprègne une feuille de papier d’une solution aux cristaux d’Argent, qu’il rend du coup artificiellement photo-sensible.

Ensuite, Il dispose à sa surface, par exemple, un papillon mort. La feuille noirci lentement au contact du soleil, mais ne passe pas uniformément au travers de l’insecte, ce qui en le retirant du support, laisse apparaitre sa forme et ses motifs, impressionnés sur le papier.

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Images tirées du documentaire d’Arte « Les inventeurs »

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Le malheur et la poésie de ces images (que Wedgwood surnomme « photogrammes ») est leur caractère éphémère. En effet, l’anglais ne connait pas le moyen de fixer le papier ; ce dernier continue donc de noircir et laisse disparaître les empreintes. Aucune des expérimentations de Wedgwood n’a pu donc traverser le temps.

Quelques années plus tard, en 1837, un autre britannique, William Henry Fox Talbot, trouve le moyen d’arrêter le noircissement des sels d’argent, il utilise pour cela du simple sel de cuisine…

Il réalise toute une série d’épreuves à la manière des photogrammes de Wedgwood, si ce n’est qu’il les appelle ses « dessins photogéniques ».

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Dessins photogéniques, Henry Fox Talbot, fin des années 1830

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Ces empreintes photographiques, sont donc autant d’expérimentations liées au support photo-sensible, mais ne permettent pas encore de capturer le réel en perspective, et à distance ; ce que nous concevons aujourd’hui comme la photographie moderne.

Dès 1816, Nicéphore Niépce commence ses recherches « héliographiques » (le premier nom qu’il donne au dispositif photographique moderne), et entrouvre la porte d’une révolution.

L’inventeur va dès lors se servir d’un instrument optique, dont le principe est connu depuis l’antiquité : la Chambre Noire. Son principe est simple, mais très surprenant : Dans une boîte percée d’un trou, l’image de l’environnement extérieur, situé en face de ce trou, se verra projeté sur la surface opposé, interne de la boîte, mais en tout point renversé.

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représentation d’une Chambre noire, et d’un peintre recopiant les contours de l’image

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L’idée absolument géniale de Niépce est d’essayer de capter l’image projetée au fond de cette boîte.

Dans une lettre datée du 5 mai 1816, et destinée à son frère Claude (avec lequel il collabore et fait ponctuellement le rapport de ses avancées), il lui fait part d’un premier résultat significatif : une vue depuis sa fenêtre. Mais Niépce, qui utilise un support sensibilisé à l’Argent, rencontre le même problème que Wedgwood ; il ne parvient pas à fixer le négatif. Après son développement, le papier continue de se noircir.

Niépce décrit alors à son frère ce qu’il vu, mais qu’il ne pu conserver : « je plaçai l’appareil dans la chambre où je travaille ; en face de la volière, les croisées ouvertes ; je fis l’expérience d’après le procédé que tu connais, mon cher ami et, je vis sur le papier blanc toute la partie de la volière qui pouvait être aperçue de la fenêtre et une légère image des croisées qui se trouvaient moins éclairées que les objets extérieurs. »

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Une lettre de Nicéphore à son frère Claude, 1817

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L’inventeur oriente alors ses recherches sur d’autres solutions réactive à la lumière, et dont le processus peut être endigué. La piste la plus engageante est le bitume de judée. 

Cette substance fossile, une sorte de bitume naturellement présent dans la nature, a la particularité de durcir au contact de la lumière. Niépce enduisit donc une plaque de cet épais vernis, et la disposa dans sa chambre noire.

Une fois la plaque exposée, il utilisa de l’essence de térébenthine afin de dissoudre les parties les moins illuminées de la plaque, restées molles, tandis que les parties les plus exposées et devenues dures ne pouvaient être dissoutes.

Cette opération donna naissance à la toute première photographie.

« Je suis à l’aube d’un monde nouveau! » écrit-il alors à son frère.

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plaque originale, Point de vue du Gras, 1827 
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En 1990, après la reconstitution du procédé de Niépce à l’identique, il a été prouvé que la plaque eu besoin d’une exposition d’environ 60 heures. Ce très long temps de pose laisse effectivement un effet observable sur l’image ; il y’a une contradiction dans la direction de la lumière entre la gauche et la droite de l’image.
Les lumières viennent de tous les côtés, comme projetées par plusieurs soleils.
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Cette première représentation du réel est donc parfaitement iréelle…

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Point de vue du Gras, Nicéphore Niépce, 1827 
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Ce qu’aurait pu donner l’image sur un temps de pose plus court…
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