L’enfant et le vautour, 1993

Un symbole cruel et une polémique injuste

Cette image terrible, devenue le symbole de la famine en Afrique noire, fût prise en mars 1993 par le photographe sud-africain Kevin carteralors âgé de 33 ans.

La scène se déroule dans le village d’Ayod, au sud du Soudan. On y voit un enfant rachitique, visiblement à bout de forces. En arrière plan se tient un vautour qui semble attendre le dernier souffle de sa proie…

Au départ de cette image, il y a l’initiative de Kevin Carter et João Silva d’aller documenter l’horreur de la guerre civile soudanaise et de la famine qui frappait le pays. Les deux hommes faisaient partie d’un collectif de photo-journalistes, le Bang-Bang Club. Ce groupe de quatre photographes fut initialement créer dans le but d’illustrer la fin de l’apartheid, et les nombreux bouleversements que connaissait l’Afrique du Sud.

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Le Bang-Bang Club. De gauche à droite: Greg MarinovichKen Oosterbroek, Joao Silva et Kevin Carter.

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Durant ce voyage au Soudan, il n’était pas rare que les deux hommes évoluent indépendamment. Carter arriva donc dans le village d’Ayod sans son comparse. Après quelques minutes de marche, il tomba sur cet enfant squelettique qui se traînait péniblement jusqu’au centre d’approvisionnement alimentaire voisin.

Soudain, un vautour vint se poser derrière le petit soudanais. Carter réalisa le potentiel de cette situation, et le symbole qu’elle pourrait constituer en image, il déclencha alors son appareil photo… Ensuite, le photographe attendit une vingtaine de minutes, espérant que le charognard déploie ses ailes et accentue encore plus la force de cette image. En vain. Il alla ensuite chasser le vautour avant de parcourir un ou deux kilomètres et de s’effondrer en larmes.

Quand João Silva retrouva son ami, il le découvre bouleversé. Vingt ans après, Silva raconte : « Il était clairement désemparé. Pendant qu’il m’expliquait ce qu’il avait photographié, il n’arrêtait pas de montrer du doigt quelque chose qui avait disparu. Il n’arrêtait pas de parler de sa fille Megan, il avait hâte de la serrer dans ses bras. Sans aucun doute, Kevin a été très affecté par ce qu’il avait photographié, et cela allait le hanter jusqu’à la fin de ses jours. » ¹

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Extrait du New-York Times, 26 mars 1993

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Le 26 mars 1993, Le New York Times publie la photographie. L’impact de l’image est immédiat, le journal reçoit alors quantité de courriers de personnes désirants connaître le sort de l’enfant, si bien qu’un éditorial doit être rédigé quelques jours plus tard pour informer que le petit garçon a pu regagner le centre mais que l’on ne sait pas s’il a survécu.

Dès lors, la polémique autour de l’image et de son auteur s’engage ; de très nombreuses personnes se demandent pourquoi le photographe n’a pas aidé le jeune soudanais. Beaucoup associent Carter au vautour de la scène, et voient en lui un prédateur d’images sans scrupule.

Un an après cette prise de vue, le 12 avril 1994, le cliché remporte le prix Pulitzer. Ce prix prestigieux apporte à Kevin Carter une reconnaissance mondiale, mais également une nouvelle pluie de critiques acerbes. Pour exemple, le St. Petersburg Times (quotidien de Floride) écrit ceci: « L’homme qui n’ajuste son objectif que pour cadrer au mieux la souffrance n’est peut-être aussi qu’un prédateur, un vautour de plus sur les lieux ».

Quelques mois plus tard, le 27 juillet 1994, Kevin Carter se suicida.

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Kevin Carter

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En 2011, Alberto Rojas, photo-journaliste pour le quotidien espagnol El Mundo, se mit en quête de plus d’informations quant au contexte de l’image… Obsédé par cette photographie, il n’avait trouvé jusqu’alors que des écrits accablant Kevin Carter, et postulant qu’il avait laissé mourir l’enfant.

Rojas entreprit alors de contacter des témoins « plus ou moins » direct de la scène. Il commença par le photographe espagnol José Maria Luis Arenzana, lui aussi présent dans ce camp en 1993. Son témoignage fut la clé qui marqua un tournant dans les recherches de Rojas. Pour Arenzana, le bébé sur la photo de Carter n’était pas seul, il était à quelques mètres du centre de soins, près de son père, de personnels médicaux. Le bracelet en plastique interpella aussi Rojas car cela constituait un signe évident de prise en charge du bébé par une organisation humanitaire. Cette information pouvait « laisser espérer que l’enfant avait survécu à la famine, au vautour et aux mauvais présages des lecteurs occidentaux ». Il continua son enquête en rencontrant des employés de Médecins sans Frontières qui travaillaient sur place à l’époque. Puis il se rendit sur les lieux, dans le village d’Ayod.

il y rencontra le père de l’enfant immortalisé par Kevin Carter. Dans le petit village, personne n’avait jamais vu la photo. La présence du vautour, tant décriée en Occident, ne frappait personne ; ils étaient très nombreux dans la région.

Rojas apprit que l’enfant avait survécu à la famine mais était mort quatorze ans plus tard des suites d’une crise de paludisme. ¹

En un sens, justice est donc rendue à Kevin Carter, qui n’a PAS laissé l’enfant pour mort. De manière posthume, il est aujourd’hui blanchit de cette grave accusation… Alors, tâchons aujourd’hui de saluer son engagement de photographe, de témoin de la souffrance. Quant à la fameuse photographie, elle a sans conteste, et au-delà de toute polémique, interpellé le monde occidental sur la crise au Soudan.

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1. Source Le Monde