American Surfaces, 1972

La révolution du banal

Lorsque cette image fut exposée pour la première fois au sein d’une petite salle, à l’arrière de la Light Gallery à New-York, elle provoqua chez le spectateur, au mieux, un gloussement, au pire, une exclamation consternée.

En 1972, année de la première présentation du projet American Surfaces de Stephen Shore, le public n’était absolument pas préparé à cette imagerie du banal, et il n’avait d’ailleurs jamais rien vu de tel…

Afin d’amener son esthétique du quotidien plat et sans filtres jusqu’au bout, Stephen Shore choisi de coller ses images avec du ruban adhésif directement sur le mur de la galerie, et de conserver les bordures blanches asymétriques laissées par le développeur. De cette manière, il n’usa d’aucune fioriture pour enjoliver ses Surfaces Américaines.

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American Surfaces, 1972-74, Stephen Shore

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L’effroi ressenti par le visiteur de cette exposition est facilement compréhensible, et vient de la conception très figée de la photographie d’art qu’avait le public de cette époque.

Au début des années 1970, la Belle image est incarnée par l’école des Humanistes français, qui au-delà de leur esthétique poétique et humoristique du quotidien, imposait à tous leurs élèves, les dogmes d’une certaine photographie, la leur, la noble…

Le plus illustre tenant de ce mouvement est sans conteste Henri Cartier-Bresson, qui s’avère être également le plus grand dictateur de l’Histoire de la photographie, tant il a imposé son style comme l’unique expression artistique valable pour ce médium.

Bresson base sa « grande photographie » sur trois règles, à commencer par une composition rigoureuse, qui doit se faire selon le nombre d’or (plus vulgairement la construction en tiers), deuxièmement, la recherche de l’instant décisif, c’est-à-dire la capture d’un moment rare, un instant où tout bascule. Enfin, l’emploi obligatoire du noir & blanc, qu’il conçoit comme le prisme de la poésie ; à l’inverse il rejette furieusement la couleur, qu’il considère comme trop réaliste et laide.

Autant vous dire que l’image en couleur d’une tasse de café, presque centrée sur sa table, ça a foutu un sacré coup de massue aux adorateurs d’Henri Cartier-Bresson (HAHAHAHAHAHA).

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Images d’Henri Cartier-Bresson

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Si les Humanistes français sont à considérer comme une contre-influence pour Stephen Shore, sa photographie ne sort pas de nul part ; elle a été instiguée par ses fréquentations artistiques.

Entre 1965 et 1969, son expérience de photographe à la Factory d’Andy Warhol a incontestablement nourrit son style d’une touche de pop art : une perspective détachée sur la vie quotidienne et sur son paysage consumériste.

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image issue de la performance Warhol eating a burger

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Stephen Shore a également été marqué par l’esthétique figée, et sans enjolivements de l’ouvrage Twentysix Gasoline Stations d’Ed Ruscha (1963). Ce livre présente 26 pompes à essence, capturées sans effort de composition, à la volée, comme un recensement superficiel.

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Twentysix Gasoline StationsEd Ruscha, 1963

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Dans le projet American Surfaces, ces deux influences sont flagrantes, tant par le choix des sujets qui se rapportent le plus souvent à la consommation, que par le systématisme de ses prises de vues, sortes de snapshots sans vie.

Le monde de Shore est celui d’une Amérique populaire, faite de décors sirupeux et de fast-foods. Un road trip, mais dépourvu de romantisme. Rien de particulier n’arrive pendant son voyage. Il s’intéresse plutôt à des lieux essentiellement artificiels, et la qualité médiocre de ses tirages (réalisés chez un petit commerçant Kodak) fait écho à la mauvaise qualité, à la vulgarité des produits, et à la consommation à outrance qu’il décrit la plupart du temps.¹

Le photographe américain a dit à propos de ce projet : « J’étais plus intéressé par la banalité (…). Je commençais par photographier tous ceux que je rencontrais, tous les repas, toutes les toilettes, tous les lits dans lequel je dormais, toutes les rues que j’empruntais, toutes les villes où je séjournais. »

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American Surfaces, 1972-74, Stephen Shore

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American Surfaces, éditions Phaidon

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¹ Extrait tiré du livre La photographie aujourd’hui, éditions Phaidon

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