Street Photography

L'histoire du genre et ses grands représentants

Tout d’abord, mettons les choses au clair : réduire la street photography à sa simple définition, c’est-à-dire “la prise d’images dans la rue”, est une grave erreur et un terrible affront envers les pratiquants de ce genre ! 

Donc, sauf mon respect, maudits soyez-vous si vous envisagez ce style sous un angle aussi réduit. La street photography est bien plus qu’une appellation géographique ; c’est un art de vivre (photographique), c’est une exploration visuelle de notre société, et ce au travers des comportements, des visages, et des démarches de la rue.

La street photography est une véritable expérience sociologique, à condition que l’on se laisse porter par l’énergie de la rue, par son mouvement et que l’on soit attentif au moindre de ses évènements.

Vous l’aurez compris, la street photo, ça me plaît… Je ne m’arrêterais donc pas là ; je vous propose de parcourir le genre au travers de 6 photographies, illustratives des grandes étapes dans son histoire.

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“Trois ramoneurs en marche”, Charles Nègre, 1851

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Énormément de sources citent cette photographie comme la toute première image de rue.

Si l’on devait à tout prix établir une liste des requis pour qu’une image soit admise comme photographie de rue, on pourrait dire ceci : “ La street photography se pratique dans les lieux publics et cherche à capturer une présence humaine à l’attitude spontanée.”

Selon ce dogme, l’image de Charles Nègre ne peut être considérée comme la première street photography. En effet, le cliché de 1851 ne rassemble pas toutes la caractéristiques…

L’attitude des trois sujets semble spontanée, mais ne l’est pour rien au monde ! En 1850, les supports sensibles (plaques photographiques) requièrent au moins 2 secondes de temps d’exposition, ce qui est bien trop lent pour pouvoir figer le mouvement… Charles Nègre a donc fait poser les trois protagonistes afin de donner cette impression de marche.

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“Boulevard du Temple”, Louis Daguerre, 1839

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En s’accordant toujours à la même définition, cette image peut, par contre, être considérée comme la première photographie de rue.

Nous savons que ce cliché de Louis Daguerre a nécessité quinze minutes de temps d’exposition. Nous savons également que le sujet représente un boulevard parisien en pleine journée, et habituellement très fréquenté… Ce très long temps de pose ne laisse apparaître que deux personnages, un cireur de chaussures et son client, présents durant l’entièreté de la prise de vue. Le reste de la foule, qui passa furtivement dans le cadre, n’a pu marquer la plaque sensible de son image.

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Bref, cette photographie rassemble les deux conditions pour en faire une street photography : un lieu public et une présence humaine à l’attitude spontanée.

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“Eclipse”, Eugène Atget, 1912

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Atget est le premier photographe que l’on peut qualifier “de rue”. L’orientation unique de sa carrière fut de documenter la vie sur les boulevards, les places et dans les ruelles parisiennes.

À une époque où les photographes tentaient d’imiter le Bel art de la peinture grâce à la mise en scène, des jeux de flou et de lumière (voir pictorialisme), Eugène Atget s’attachait à réaliser des images détaillées et objectives de la vie parisienne.

Il a réalisé de cette manière plusieurs dizaines de milliers de photographies de 1880 à 1927 (année de sa mort). Il vécut dans la pauvreté et c’est de manière posthume que son fantastique travail fut découvert et apprécié à sa juste valeur.

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“Derrière la gare Saint-Lazare”, Henri Cartier-Bresson, 1932

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L’oeuvre d’Henri Cartier-Bresson se base sur l’esthétique de la rencontre, de la surprise au hasard des rues ; le «merveilleux quotidien» comme il l’appelle.

Au-delà de cette mignonne philosophie, le photographe français a également introduit la notion d’instant décisif, c’est-à-dire l’instant rare où tout bascule dans une image. La célèbre photographie “Derrière la gare Saint-lazare” en est le premier parfait exemple.

Il faut dire que contrairement à ses prédécesseurs, Bresson dispose d’un matériel photographique performant, et capable de figer le mouvement ; un Leica, dont l’obturateur mécanique fonctionne jusqu’à 1/500ème de seconde, et équipé d’un film 35 mm très sensible (au moins une centaine d’ASA).

En tout, Henri Cartier Bresson a établi trois lois, nécessaires selon lui à une photographie de rue réussie… À savoir L’utilisation du noir & blanc (il considérait la couleur comme vulgaire), la composition selon le nombre d’or (la règle des tiers en est une version simplifiée), et bien sûr l’instant décisif.

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Sans titre, Lee Friedlander, 1965

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Au début des années 1960, de jeunes photographes américains amènent un vent de fraîcheur sur la street photography.

Garry Winogrand, William Klein, Joel Meyerowitz ou encore Lee Friedlander abolissent les lois établies par Henri Cartier-Bresson ; l’instant décisif, mais également la composition selon le nombre d’or.

Une fois dans la rue, ces américains insolents se permettent tout : décadrages, reflets, compositions centrées, utilisation de la couleur, instant pas décisif du tout, autoportraits, contre-jour, …

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Sans titre, Bruce Gilden, 1992

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Dans les années 1980, Bruce Gilden bouleverse à son tour le paysage de la street photography ; il réalise des images à l’éclairage cru (flash non-diffusé), et au plus proche de ses sujets.

Sa manière de photographier est certainement aussi violente que l’image produite ; sans prévenir, le photographe new-yorkais saute à la gorge de son sujet et déclenche à quelques centimètres de son visage !

Gilden fait officiellement partie du mouvement de la close-up photography ; ce courant prend au pied de la lettre une citation de Robert Capa : “Si ta photo n’est pas assez bonne, c’est que tu n’étais pas assez près”.

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Sans titre, Harry Gruyaert, 1988

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Cet historique succinct nous montre une hégémonie française et américaine assez claire… Même si ces deux nations ont souvent marqué l’histoire de la photographie, elles n’ont pas le monopole des grands photographes !

Voyons un peu de côté de chez nous, au Royaume de Belgique, quels sont les grands acteurs de la street photography…

Tout d’abord, l’incontournable Harry Gruyaert (1941), et également le plus révolutionnaire de nos photographes. Dans les années 1970-1980 avec les américains Saul Leiter, Joel Meyerowitz, Stephen Shore ou William Eggleston, Harry Gruyaert est un des rares pionniers européens à oser la couleur, et à lui donner une dimension purement créative.

Il réalise ses images de rue un peu partout dans le monde, en Belgique bien sûr, mais également en Russie, à New-York, à Paris… Le travail de la couleur est prédominant dans sa photographie ; la saturation des rouges, du jaune, du bleu, du vert acidule ses compositions, ces teintes nous sautent aux yeux et semblent s’extraire du cadre.

À voir : une courte vidéo sur le photographe, réalisée par ARTE journal (lien).

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Sans titre, Harry Gruyaert, 1985

Sans titre, Harry Gruyaert, 1990

Sans titre, Harry Gruyaert

Sans titre, Harry Gruyaert

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Michel Vanden Eeckhoudt (1947-2015) était avant tout un amoureux des animaux et du monochrome, en témoigne ses séries “zoologie” et “les chiens”.

Son approche photographique est celle d’un pur photographe de rue ; il observe son environnement, approche ses sujets sans prévenir, et il capture les moments qui s’offrent à lui. Malgré une réactivité de prise de vue, indispensable quand il s’agit de composer avec le réel, les compositions de Vanden Eeckhoudt sont extrêmement rigoureuses et graphiques.

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Série “Les chiens”, Michel Vanden Eeckhoudt, 1994

Sans titre, Michel Vanden Eeckhoudt, 1979

Sans titre, Michel Vanden Eeckhoudt, 1993

Sans titre, Michel Vanden Eeckhoudt, 1990

Sans titre, Michel Vanden Eeckhoudt, 1993

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Enfin je terminerais par Carl de Keyzer (1958). Le photographe originaire de Courtrai est un auteur mondialisé ; il est membre de la prestigieuse agence américaine Magnum, il photographie un peu partout dans le monde, et ses projets s’attachent à de grandes thématiques politiques, culturelles ou encore écologiques.

Son style est très reconnaissable, et rassemble ces quelques caractéristiques : l’emploi d’un grand angle, une exposition parfaite de la scène (il s’aide d’un flash), des sujets aux attitudes spontanées, et des images truffées d’instants décisifs.

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Série “Homo Sovieticus”, Carl de Keyzer, 1989

Série “trinity”, Carl de Keyzer, 1993

Série “Europa”, Carl de Keyzer, 1985

Série “Europa”, Carl de Keyzer, 1999

Série “Homo Sovieticus”, Carl de Keyzer, 1986

Série “Homo Sovieticus”, Carl de Keyzer, 1989

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