Comment le fameux selfie d’un singe a ruiné la vie d’un photographe

Dave Slater, un photographe animalier reconnu, faisait face à une température de 45 degrés dans un parc national du Nord de l’Indonésie. Il portait un sac de 20kg, un trépied, un appareil photo, plusieurs objectifs et un paquet de Jaffa Cakes.

C’était la dernière semaine de l’expédition d’un mois qu’il avait organisé et financé lui même il y a presque 7 ans. Son but était de photographier des animaux menacés d’extinction, et d’utiliser les images pour attirer l’attention sur leur sort…

Le Saint Graal était le macaque noir, une espèce presque disparue, uniquement présente sur deux îles indonésiennes.

« Il n’y en restait que quelques centaines et je n’en avais vu qu’une seule fois en photo » explique Dave.

« C’était juste incroyable – irréel. » Un groupe d’environ 20 singes jouait devant lui. Utilisant un téléobjectif, Dave commença à les observer à 150 mètres de distance; puis, il gagna leur confiance petit à petit et réussit à s’approcher.

Le jour d’après, ces animaux curieux étaient tous autour de lui; épouillant ses cheveux, fouillant dans son sac à dos. « Ils m’ont piqué mes Jaffa Cakes » Ils étaient particulièrement intéressés par son appareil photo.

On aurait dit que le bruit de l’obturateur les amusait et ils n’arrêtaient pas d’essayer d’appuyer sur le déclencheur pour l’entendre.

Quand Dave a tenté un autoportrait avec eux – « le mot ‘selfie’ n’existait pas à l’époque » – ils ont bondi sur le déclencheur. À la fin, pour s’amuser, il les laisse prendre des photos.

Fascinés, ils appuient sur le bouton, grimaçant à leurs reflections dans l’objectif. Parmi les centaines d’images prises ( pour beaucoup floues ), il y avait le fameux autoportrait du singe souriant.

Après son retour en Angleterre, Dave a gagné quelques milliers de livres grâce à ses photos – lui permettant de couvrir les frais de son voyage en Indonésie. Mais plus tard, avec l’explosion de la mode du selfie, sa photo de singe est devenue un classique – publiée plus de 50 millions de fois à travers le monde.

Mais au lieu d’apporter à Dave une sécurité financière et une fierté professionnelle, cette histoire lui a pris toutes ses économies et a sonné la fin de sa carrière de photographe.

Cette histoire a tous les éléments d’une farce du 21ème siècle, impliquant une controverse sur le droit d’auteur dans un tribunal Californien, et la « cruauté » d’une association de défense des animaux qui a traîné Dave en justice au nom du macaque de 6 ans, déclarant que ce dernier était le propriétaire des droits d’auteur de cette photo.

Ces six dernières années, Dave a donc été impliqué dans une des batailles juridiques les plus ridicule, injustifiée et idiote de tous les temps.

Dave n’a jamais douté : « Bien sûr que c’est mon copyright ! J’ai choisi le fond. J’ai choisi où le soleil allait éclairer le visage du singe. J’ai décidé quel objectif utiliser et j’ai retouché les images. La créativité était la mienne, et ça a demandé beaucoup de persévérance, de sueur et de douleur »

Ses problèmes ont commencé quand le blog californien Techdirt et Wikipedia se sont imposés. Ils ont déclaré que l’image n’était pas soumise au droit d’auteur car le singe en était le créateur, et l’ont donc téléchargée sur leurs sites, permettant à n’importe qui de l’utiliser gratuitement. Pour Dave, c’était une attaque directe à sa source de revenus.

Il a donc demandé à Techdirt et Wikipedia d’arrêter d’utiliser ses photos, mais ils ont refusé. N’ayant pas d’autre choix, Dave décide de les attaquer en demandant 18,000 livres. « Dans le droit d’auteur, il y a beaucoup plus que seulement la personne qui appuie sur le bouton »

Le consensus juridique était que non seulement Dave était incapable de justifier son copyright, mais que le singe non plus. Les seuls primates ayant la possibilité de gagner des sous grâce au « meilleur selfie du monde » étaient les avocats.

« Parmi les arguments, il y avait des questions absurdes demandant si PETA avait une relation assez proche avec Naruto pour se permettre de le représenter dans un tribunal; la valeur d’un copyright revendiqué par une communauté de macaques; et si Naruto avait souffert de ne pas être reconnu comme le propriétaire de l’image »

Deux ans après, alors que le conflit continuait à faire parler, l’organisation pour les droits des animaux PETA ( People for the Ethical Treatment of Animals )  lança une action légale au nom du singe, nommé Naruto, déclarant qu’il devait être le propriétaire de sa propre image. PETA demandait le droit de gérer les fonds financiers du macaque, pour son propre bien.

PETA déclara que le singe ne pouvait pas « en raison d’inaccessibilité et d’incapacité », saisir lui même la justice. Les avocats de Dave, logiquement, ont traité la menace comme une blague.

Malheureusement, ce n’en était pas une. L’année dernière, un juge américain s’est prononcé contre PETA, déclarant que les animaux n’étaient pas soumis au droit d’auteur.

L’organisation a fait appel. La semaine dernière, un tribunal de San Francisco a repris le dossier.

Parmi les arguments, il y avait des questions absurdes demandant si PETA avait une relation assez proche avec Naruto pour se permettre de le représenter dans un tribunal; la valeur d’un copyright revendiqué par une communauté de macaques; et si Naruto avait souffert de ne pas être reconnu comme le propriétaire de l’image.

N’ayant pas les moyens d’aller en Californie, Dave devait observer le déroulement des choses de loin, en ayant le sentiment de devenir fou, derrière son ordinateur.

« Un singe m’attaque en justice. J’ai eu deux ans pour me faire à l’idée, mais ça semble toujours irréel »

De plus, il est persuadé que PETA « soutient » le mauvais singe. « Il est du mauvais âge et sexe! » . Le singe était, selon lui, une femelle.

Dave est un homme naturellement enjoué, qui tente de voir le bon côté des choses, mais six ans de bataille juridique de l’autre côté de l’Atlantique, de frustration et d’harcèlement sur internet l’ont beaucoup affectés.

« Je souffre de dépression et je ne dors plus. Mais le pire c’est le sentiment d’échec, je ne peux pas subvenir aux besoins de ma famille »

L’hypothèque sur sa modeste maison à Chepstow qu’il partage avec sa femme Jenka et leur fille de sept ans est financée seulement par Jenka.

Dave explique qu’il n’a pas conduit sa voiture depuis deux ans car il ne peut pas payer les réparations.

Tout ça parce qu’il a été forcé de dépenser des milliers de livres pour protéger son propre travail.

Néanmoins, son avocat est confiant et promet qu’il sera payé.

Le plus dur, c’est qu’il a arrêté de prendre des photos. « La magie est partie. Je ressors mon appareil de temps en temps et j’essaye de capturer la joie, mais je n’en suis plus capable. C’était mon gagne-pain. Je ne voulais pas gagner beaucoup d’argent – seulement un salaire juste pour mon travail, quelque chose à laisser à ma fille » 

Le fait d’être jeté dans le monde des gros avocats, des fanatiques des droits des animaux et des trolls d’internet a été très éprouvant. « On m’a humilié pour avoir essayé de défendre mon travail et on m’a accusé d’être avide d’argent. » 

Quand on lui demande s’il regrette d’avoir croisé la route de ce groupe de macaques noirs, Dave est choqué par la question. « Non, non, non! » explique t-il. « La photo a pris six ans pour arriver au but que je voulais: protéger ces singes. Ça a valu le coup car cette image est la meilleure chose qui soit arrivée à ces singes. Sans toute cette attention, ils auraient probablement disparus. Avant, les locaux les faisaient griller et les mangeaient. Maintenant ils les adorent et les appellent ‘selfie monkeys' »

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